Sommet « Africa Forward » : bal des vampires à Nairobi

Le 12 mai s’achevait le sommet international « Africa Forward » à Nairobi, capitale du Kenya. Ce sommet, visant à aborder la place des pays africains dans le partage impérialiste du monde, rassemblait les plus grandes têtes des régimes compradores du continent, ainsi que les principales instances des pays impérialistes. Au milieu de cette nuée de vautours, l’impérialisme français avait la part belle. Face à eux, des activistes kényans et internationaux ont bravé les cordons de sécurité, affrontant arrestations et répression pour porter leur opposition contre ces négociations.

Tenu non pas à Dakar ou Bamako, cette conférence a eu lieu à Nairobi, au Kenya, un pays d’Afrique de l’Est, ancienne colonie britannique encore anglophone, bien loin de l’historique « pré-carré » colonial français. Ce choix géographique est en lui-même révélateur de l’affaiblissement de l’impérialisme français en Afrique, contraint à cette tentative expansionniste dans un pays où le discours sur des relations « égal à égal » passe plus facilement qu’en Afrique de l’Ouest, là où la méfiance et la haine des masses contre les crimes coloniaux et la politique néo-coloniale française reposent sur des bases très matérielles.

Dans cette conférence, pourtant, Emmanuel Macron a démontré dans le fond comme dans la forme tout le mépris colonial qu’il porte aux peuples africains. En témoignent la scène où il se lève à la tribune pour recadrer des participants qui font du bruit était aussi déplacée que ses précédentes saillies : son « Je crois qu’on a oublié de nous remercier » à propos de l’opération Barkhane au Sahel, ses remarques méprisantes à Ouagadougou sur le président burkinabè Kaboré, ou encore l’organisation de la conférence de Pau en 2020, perçue comme une convocation par les gouvernements africains.

L’organisation de ce sommet, coprésidé par la France et le chef d’État kényan William Ruto, survient un an après l’écrasement sans merci des manifestations contre la corruption dans le pays, qui avait fait plus de 16 morts lors d’affrontements où la police et l’armée n’avaient pas hésité à tirer à balles réelles. Dans un pays où l’incarcération des opposants politiques et l’assassinat de manifestants constituent une pratique gouvernementale ordinaire, et où 50 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, les représentants de l’impérialisme français et de l’oligarchie compradore kényane se sont pourtant donné à cœur joie pour multiplier les contrats juteux aux dépens des masses africaines.

Au cœur des discussions affichées du sommet figurait la question du financement du développement. William Ruto a notamment plaidé pour un abaissement des taux d’emprunt appliqués aux entreprises africaines sur les marchés internationaux. Ces taux, gonflés par une prime de risque que les agences de notation internationales surévaluent systématiquement – les projets d’infrastructure africains affichent pourtant l’un des taux de défaut les plus faibles au monde – constituent un mécanisme structurel de contrôle des économies du continent par les institutions financières impérialistes : FMI et banques internationales en tête. En conditionnant l’accès au capital à des conditions punitives, elles s’arrogent un droit de regard permanent sur les politiques budgétaires et industrielles des États africains.

Réduire cette prime de risque injustifiée bénéficierait en théorie aux populations, en libérant des marges de manœuvre pour financer les services publics et les infrastructures. Mais dans le cadre d’une économie compradore, ce sont les classes dirigeantes qui captent ces gains : sans rupture avec la structure d’exportation de matières premières à bas coût qui caractérise l’économie kényane, et sans redistribution, une amélioration des conditions d’emprunt ne ferait que renforcer la capacité des élites locales à s’endetter au service des intérêts impérialistes – tout en continuant à rationner les miettes reversées aux masses. De plus, les emprunts du FMI et d’autres banques ou fonds financiers sont généralement conditionnés à des restructurations profondes de l’économie, des ouvertures de marché, des politiques d’austérité etc, c’est d’autant plus le cas pour les pays considérés comme « les mauvais élèves » dans ces logiques coloniales, il s’agit de ceux qui ont le plus de difficultés à rembourser les taux d’emprunt. Ces politiques de restructurations sont la cause de l’étouffement constant vécu par les économies du Sud global et constituent la base économique de la semi-colonialité et semi-féodalité, car même quand les pays arrivent à utiliser les fonds pour construire des infrastructures, elles sont contraintes à ouvrir leurs marchés et donc privatiser les entreprises nationales sous le contrôle de monopoles impérialistes. Nous discuterons plus la question des changements dans ce paradigme économique à l’échelle mondiale dans la période actuelle de l’ère de l’offensive stratégique de la révolution prolétarienne mondiale dans un prochain article spécial dédié.

Pour ce qui est du paradigme politique au sein des gouvernements du continent : les élites compradores africaines (mais également du monde) tentent de légitimer depuis des décennies la présence des puissances impérialistes en la présentant comme la seule voie vers le développement. Ce raisonnement est pourtant fallacieux dans la pratique, les masses ne bénéficient en rien de ce système, bien au contraire. Concrètement, ce système attire des investissements étrangers en ouvrant davantage l’accès aux ressources naturelles et à la main-d’œuvre bon marché (exploitation accrue), au détriment de toute souveraineté économique. Les seuls gagnants de ce schéma ce sont les compradores corrompus que se remplissent les poches avec leurs politiques court-termistes et bien sûr, les impérialistes. L’économie kényane en est l’illustration parfaite : le pays exporte principalement du thé, des fleurs coupées, du café et des produits horticoles bruts – des produits primaires à faible valeur ajoutée dont les prix sont fixés par les marchés internationaux, hors de tout contrôle local. À cela s’ajoutent des exportations de minerais bruts, que Nairobi tente d’ailleurs de restreindre depuis 2024 pour forcer une transformation locale – signe que la dépendance est au moins partiellement consciente. Dans le même temps, le Kenya importe la quasi-totalité de ses machines industrielles, de ses équipements électroniques et de ses médicaments, principalement de Chine et d’Inde. Ce schéma n’est pas une étape transitoire vers le développement : c’est la structure même de la dépendance impérialiste, reproduite et approfondie à chaque cycle d’investissement étranger. Attirer davantage de capitaux dans ce cadre ne fait que consolider la spécialisation primaire du continent – TotalEnergies au Mozambique pour le gaz, les multinationales au Congo pour le cobalt – sans jamais construire les capacités industrielles nécessaires à une économie souveraine.

La crise climatique offre aux compradores africains, Ruto en tête, un levier de négociation inédit. L’Afrique, qui n’émet qu’une part infime des gaz à effet de serre mondiaux, concentre pourtant une part décisive des ressources indispensables à la transition énergétique des pays riches : lithium, cobalt, manganèse, terres rares. Les puissances impérialistes, engagées dans une « transition écologique » qui ne remet en cause ni leur modèle de consommation ni leurs intérêts industriels, ont donc un besoin croissant d’accès à ces ressources pour alimenter leur industrie de véhicules électriques et d’énergies renouvelables. Les élites africaines entendent monnayer cet accès en obtenant de meilleures conditions de financement – sans pour autant remettre en cause le pillage lui-même.

Pour les monopoles français, ce sommet revêtait une importance stratégique particulière. La France accuse un retard notable face à d’autres puissances impérialistes – Chine, États-Unis, Grande-Bretagne – qui ont depuis longtemps pris position sur les marchés d’Afrique orientale. Il était impensable pour Paris de laisser ce terrain à ses concurrents, d’autant que la région concentre précisément les ressources convoitées pour la transition énergétique. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la présence de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, parmi les représentants les plus éminents du patronat français au sommet, ainsi que la légion de « speed-datings » entre entreprises françaises et africaines qui ont ponctué les travaux – et ce malgré le bilan catastrophique de ces mêmes monopoles sur le continent : TotalEnergies est directement mis en cause pour la destruction d’écosystèmes au Mozambique, Shell pour les ravages causés dans le delta du Niger au Nigeria.

Pour la France, ce sommet revêt une importance stratégique de premier ordre. Depuis une décennie, l’impérialisme français cherche une porte de sortie face à l’érosion de ses positions en Afrique. Sa domination dans son ancien pré-carré d’Afrique de l’Ouest est plus instable que jamais : repoussé de trois pays du Sahel et confronté à une méfiance croissante au sein de la CEDEAO, Paris se tourne résolument vers d’autres horizons. Le Nigeria, l’Éthiopie, le Zimbabwe, et désormais le Kenya, où une coopération économique et militaire est discrètement en place depuis les années 2010, constituent les nouvelles cibles. Sans oublier la présence militaire française à Djibouti, aux côtés d’autres puissances impérialistes, véritable tique plantée sur le flanc oriental du continent.

Si la question militaire n’était pas officiellement à l’ordre du jour, le sommet doit être compris dans sa dynamique globale. Après ses revers dans le golfe de Guinée et au Sahel, la France lorgne sur le canal du Mozambique et la façade africaine de l’océan Indien. Elle y occupe déjà Mayotte, territoire comorien que l’Assemblée générale de l’ONU a déclaré illégalement occupé par pas moins d’une vingtaine de résolutions – toutes bloquées au Conseil de sécurité par le veto français. Asseoir son emprise sur les pays voisins lui permettrait une quasi-hégémonie régionale, synonyme de contrôle sur les routes maritimes stratégiques et les hydrocarbures côtiers. L’absence de passif colonial direct entre la France et les pays d’Afrique orientale – Madagascar et les Comores exceptés – y rend la tâche politiquement plus aisée, d’autant que ces pays n’ont pas encore mesuré l’étendue du potentiel de nuisance de Paris dans les affaires africaines.

Au pied des bâtiments officiels et des belles paroles, les masses kényanes payaient le prix fort de la crise. Immédiatement après la fin du sommet, le peuple s’est soulevé dans le cadre d’une grève générale contre la hausse du prix du carburant, en augmentation de 40 % depuis le début de l’agression contre l’Iran. Le mouvement a paralysé le pays pendant plus d’une semaine, clouant l’économie et les transports publics. La réponse de l’État kényan a été à la hauteur de son passé criminel : en moins d’une semaine, 7 personnes ont été tuées, dont un cadre du Parti Communiste Marxiste du Kenya, 30 autres ont été grièvement blessées par les forces de répression, et 700 ont été embastillées par le régime.

Si une trêve dans la grève est en vigueur depuis le 24 mai, la combativité des masses finira immanquablement par ressurgir face au régime corrompu. La volonté populaire restera toujours une épine dans le pied des projets impérialistes et de leurs valets locaux – au Kenya comme dans le reste du continent, où le ressentiment est croissant contre des élites politiques corrompus incapables de répondre aux besoins élémentaires de leur peuple.

Cet exposé démontre à quel point la politique cyclique des emprunts est un problème fondamental pour le développement des pays africains. Les communistes africains, Thomas Sankara ainsi que d’autres révolutionnaires et nationalistes ont porté la juste ligne du refus des remboursements de la dette africaine, et le refus de ce système économique de dépendance néo-coloniale. Pour leur travail, pour faire triompher cette ligne politique révolutionnaire, ils ont été traqués et assassinés par les impérialistes jusqu’à déraciner les braises révolutionnaires en Afrique. Pourtant au Kenya comme partout en Afrique renaît la révolte et renaîtront sans aucun doute la nouvelle génération de communistes qui seront le cauchemar de la bourgeoisie impérialiste.

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