Misère du trotskysme : sortir de l’opportunisme de transition

Qu’est-ce que le trotskysme aujourd’hui ? La question mérite d’être posée, tant la forme et le contenu théorique des organisations trotskystes ont changé au fil des décennies dans le monde entier. En France en particulier, cette question est saillante pour les révolutionnaires sincères. En effet, parmi tous les divers courants « gauchistes » qui ont su profiter de l’appel d’air causé par la déferlante anti-communiste initiée dès le début des années 80, force de constater que les tenants du trotskysme sont de ceux qui en ont un temps bien profité. Pourtant, bien que les différentes organisations françaises se réclamant de l’héritage de Trotski semblent toujours tenir le haut du pavé du marxisme dans les universités ou les boîtes d’éditions de gauche, ces courants subissent une crise profonde, idéologique et politique. Dans cette crise qui n’est finalement que le reflet d’une crise du révisionnisme à l’échelle mondiale, un aperçu de la nature du trotskysme est nécessaire.

La construction du trotskysme moderne est le fruit des multiples prises de position de Léon Trotski prises de son vivant, prises de position qui ont suivi la douloureuse gestation de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre et de la lutte pour la construction du socialisme, ainsi que des multiples interprétations de ses disciples au cours du siècle dernier. Le combat pour la prétendue préservation de la pensée de Lénine a paradoxalement mené à une multitudes de sous-courants et de scissions dans le monde entier, tant l’interprétation du léninisme du « prophète désarmé » laisse place à la difficulté de définition.

Il faut dire que les prises de position de Trotski ont beaucoup changé au cours de sa vie, rendant pénible toute tentative d’en saisir une ligne claire pour l’action et la transformation du monde, ou en tous cas permettant une application créative dans tous les pays. C’est pourquoi il faut d’abord s’attaquer au « léninisme » de Trotski, avant de se pencher sur les conséquences de ce courant révisionniste.

Il faut partir de la philosophie, car elle est la base de l’idéologie. En tant que marxiste, Lénine emploie la méthode dialectique pour analyser la réalité. Cette méthode permet de se détacher du simple empirisme, à savoir la compréhension se basant uniquement sur la perception sensible pour analyser le monde, mais aussi du dogmatisme, se basant simplement sur un savoir livresque sans prendre en compte la réalité matérielle. La méthode dialectique telle qu’en usa Lénine et telle qu’il a développé de son vivant, analyse la réalité dans l’ensemble des relations entre les choses, mais surtout leur caractère mouvant. L’unité est relative, la lutte est absolue, et de fait l’appréciation d’un même phénomène (naturel, politique, militaire) varie en fonction du contexte dans lequel il a cours, ce qu’on appelle la situation concrète. C’est cette compréhension de la dialectique qui a manqué à Trotski, et qui manque aujourd’hui à l’essentiel de ceux perpétuant son héritage politique.

Ainsi, dans l’analyse des phénomènes politiques, le principal est donc de distinguer en leur sein la contradiction principale, c’est-à-dire le problème le plus saillant, qui permet de démêler le nœud gordien des contradictions. Connaître la contradiction principale, c’est pouvoir ensuite en tirer un plan d’action et une meilleure compréhension des problèmes.

Sur ce point, Trotski n’a jamais su se départir du dogmatisme, ce qui lui a empêché de comprendre les impératifs cruciaux de la révolution en Russie d’abord, et de la Révolution mondiale ensuite, et qui l’a bien souvent placé à droite de la lutte de lignes au sein du Parti. Sur la question de l’alliance ouvrier-paysan, Trotski ne conçoit pas par exemple le potentiel révolutionnaire de la paysannerie, ou du moins sa capacité d’action propre aux côtés du prolétariat. Pour lui, la paysannerie est avant tout une force à mater, à mettre sous contrôle étroit de la classe ouvrière, car foncièrement réactionnaire et instable. Pourtant, la pratique a montré que cette position était erronée, car la paysannerie représentait la majorité des masses populaires en Russie, qu’elle en représentait la frange la plus prompte à se révolter, et que l’alliance politique avec elle était absolument vitale dans un pays où la classe ouvrière était absolument minoritaire, et frappée de plein fouet par la guerre impérialiste, puis la guerre civile. Cette erreur d’appréciation a causé une relation parfois antagonique avec la paysannerie au cours de la Révolution, ce qui a provoqué de graves problèmes par la suite. Trotski ne concevait pas la possibilité de construire le socialisme dans un pays opprimé, car les textes de Marx et d’Engels affirmait que le potentiel révolutionnaire était bien plus élevé dans la classe ouvrière des pays opprimés. Or, la Révolution russe a survécu à l’échec des révolutions européennes, malgré les intenses difficultés, car la contradiction principale à l’époque de l’impérialisme est celle qui oppose les pays opprimés aux pays impérialistes, et c’est dans les premiers, maillons les plus lâches du système capitaliste mondial, que se sont initiés et ont triomphé la grande majorité des révolutions menées par des Partis Communistes.

Le même problème accable aujourd’hui nos trotskystes modernes. Si Trotski n’a jamais su se départir des livres pour appliquer créativement le marxisme, les trotskystes sont incapables de se départir des ouvrages plus polémiques que théoriques de Trotski, et sont figés dans les mêmes stratégies depuis des décennies. Sur la question de l’impérialisme, les trotskystes comme Lutte Ouvrière manque complètement la contradiction principale. En condamnant la résistance palestinienne au même titre que le laquais génocidaire de l’impérialisme qu’est l’État d’Israël, les trotskystes se vautrent dans une appréciation métaphysique. Ils ne prennent pas en compte la lutte actuelle menée par la résistance palestinienne dans le tout de la crise générale de l’impérialisme, mais analysent les deux protagonistes détachés de la réalité, comme s’ils flottaient dans le vide. Pour expliciter, s’il est évidemment correct de dire que des organisations comme le Hamas sont idéologiquement réactionnaires, et qu’elle ont un contenu de classe correspondant à la bourgeoisie nationale, cet aspect est secondaire. Au même titre que d’autres organisations composant le Front national de libération de la Palestine, la position marxiste est de voir sa place dans le mouvement des contradictions, et quelle place il occupe face à l’impérialisme. Ce rejet de la libération nationale sous prétexte de sa direction politique nie de fait un élément majeur de la Révolution Prolétarienne mondiale, car les Révolutions socialistes et ces luttes de libération font partie du même vortex qui abattra l’impérialisme. Si la libération nationale ne peut jamais être complètement aboutie sans un Parti Communiste, elle doit cependant être soutenue, car elle fragilise dramatiquement les positions de notre propre impérialisme. La crise actuelle entre l’Iran et les États-Unis est un exemple des conséquences de la lutte de libération nationale palestinienne, et elle aboutit déjà à une nette fragilisation de l’impérialisme états-uniens en Asie Occidentale, fragilisation qui hâtera son déclin général. Cette perspective est bien plus collée à la réalité que d’appeler continuellement à une fraternisation entre colon et colonisé dans une « Fédération Socialiste du Moyen-Orient », qui ressemble plus à une tentative maladroite de plaquer une grille sur une situation qu’un vrai mot d’ordre politique.

La participation au cirque électoral est un autre exemple édifiant. Lénine, dans « La maladie infantile du communisme, le gauchisme » explique la nécessité pour les révolutionnaires de participer à la lutte parlementaire pour faire pénétrer les idées révolutionnaires dans le prolétariat et les masses populaires, et montrer les limites de la politique bourgeoise pour leur émancipation. Sur le papier, l’explication se tiendrait. Participer aux élections permettrait de sortir son organisation de l’ombre imposée par le travail révolutionnaire, incompatible avec une couverture médiatique des grands médias bourgeois, et d’offrir une tribune large pour parler du marxisme aux masses et les inciter à l’organisation. Pourtant, quand Lénine parle de la participation des révolutionnaires aux élections, il le fait dans un contexte où le concept même de vote était une conquête révolutionnaire pour les masses et son avant-garde, au sortir d’une autocratie particulièrement brutale et anti-démocratique. La question du vote était donc centrale car pour la première fois, des millions de personnes manifestaient un intérêt pour les élections. Lénine avait justement évalué la nécessité historique pour les révolutionnaires d’y prendre part. Mais une décision est juste quand elle correspond aux impératifs du moment.

Ainsi, près d’un siècle plus tard, la moutarde ne prend pas pour nos trotskystes, qui gaspillent des milliers d’euros et l’énergie de leurs militants à chaque élections sans que leurs idées ne progressent dans les masses. Ils ne comprennent pas que la question des élections n’a plus du tout la même portée politique dans les masses que dans la Russie du début du 20ème siècle, que là où les bolchéviks sont apparus comme une alternative tant dans la rue que dans les urnes dans une période de conquête de droits politiques majeurs, les trotskystes modernes ne sont aujourd’hui pour les masses qu’une liste de plus dans un jeu truqué auquel plus personne ne croit. Au lieu de faire rupture et d’apporter quelque chose de nouveau, on fait en fait partie du décor du cirque électoral. Pire encore, au lieu de montrer l’impasse des réformes au profit de la révolution, on légitime le seul mode de politique que nous impose la bourgeoisie, on se vautre dans l’auto-satisfaction quand on obtient des sièges, on fait la nique aux concurrents, mais au fond on n’applique que le crétinisme parlementaire, pas le marxisme. Les « victoires » récentes d’organisation comme Révolution Permanente à Saint-Denis, mais aussi plus généralement l’intégration de figures de gauche extra-parlementaires comme Raphaël Arnault dans la politique bourgeoisie en sont un bon exemple : un révolutionnaire avec des prérogatives confiées par l’État ne sont plus du côté de la classe, car ces prérogatives viennent avec des responsabilités d’agents de l’État, donc opposés aux intérêts du peuple, malgré toute la bonne volonté du monde. Les trotskystes municipaux peuvent clamer le contraire tant qu’ils le veulent, la réalité matérielle est plus forte que leur politique à courte vue.

L’obstination des organisations trotskystes dans ce domaine confine à deux conclusions politiques, la collaboration ou la stagnation politique.

Mais l’odeur des vieux livres est loin de n’imprégner que la conception trotskyste des élections. C’est toute la finalité stratégique de ce courant qui n’arrive pas à suivre les enjeux de l’époque. Si la question du pouvoir est au final éludée dans la dissonance cognitive de la course parlementaire, elle l’est aussi sur la stratégie de la prise du pouvoir par la classe. Depuis plus de cent ans, les trotskystes n’ont aucune vision claire de comment saisir le pouvoir d’État. On serait tenté de ne pas leur en tenir rigueur, tant cet embarras concerne la majorité de l’« extrême-gauche » traditionnelle. Mais notre devoir est de balayer le colossal tas d’ordures, selon la formule d’Engels, et de rejeter les vieilles illusions. Si Révolution Permanente avait pu soulever notre intérêt en faisant la promotion d’un ouvrage traitant de la stratégie militaire révolutionnaire de notre époque, grande a été notre déception quant à son contenu.

La soupe reste la même : in fine, le prolétariat ne peut prendre le pouvoir que lors d’une insurrection dirigée par le Parti Communiste, apothéose d’une grève politique générale. Cette conception est l’alpha et l’oméga stratégique de nos trotskystes, et même si elle n’est pas seulement propre à ce courant, elle revêt chez eux une place particulièrement centrale.

La grève générale, fût-elle politique, ne peut être la condition principale de la prise du pouvoir. La révolution est une guerre, au sens propre. Pire encore, c’est une guerre civile entre deux parties de la population. Elle est un affrontement armé entre deux classes, chacune dotée d’un État-major politique et militaire. Ne prendre en compte que l’aspect de la grève générale et de l’insurrection, c’est ne prendre en compte que la phase finale de la guerre, celle où l’État, son appareil de répression, est en faillite complète, et qu’il ne manque plus qu’une ultime poussée pour qu’il tombe. Commencer par la grève générale, c’est vouloir commencer par la fin, prendre le processus à l’envers, et donc être beaucoup trop en avance par rapport aux conditions objectives du développement de la révolution.

C’est le caractère complètement idéaliste de cette stratégie qui permet de remettre la question de la révolution aux calendes, car elle n’est que l’autre nom technique du Grand Soir. C’est aussi cette stratégie qui limite la pratique du travail de masse trotskyste au syndicalisme. À force de toute faire pour pousser pour une grève générale, fusse-t-elle politique, on se noie dans l’accumulation pacifique des forces, dans l’attente qu’une beau jour la révolution viendra.

Il est intéressant de souligner que ce dogmatisme n’est pas propre au trotskysme. Nos marxistes-léninistes ossifiés sont dans ce domaine de solides compétiteurs, bien que ne bénéficiant pas de la même vitrine politique. Dans ces deux camps règnent la même odeur de formol, la même conception figée de la réalité et le refus du changement, qu’importe le re-branding moderne dans certaines sectes. Car là où Lutte Ouvrière fait preuve d’un manque cruel d’imagination, d’autres organisations comme les ruines du NPA ou Révolution Permanente tentent une stratégie attrape-tout, qui séduit une partie des masses. C’est justement cette stratégie attrape-tout que nous condamnons, car ce n’est rien d’autre que de l’opportunisme.

Lorsque le NPA est sorti de la carcasse encore chaude de la LCR, elle a pris part malgré elle à la croisade anti-communiste qui faisait rage au début des années 2000. En troquant le marxisme pour l’« anticapitalisme » sous prétexte de ratisser plus large, il a en fait complètement dilué le marxisme, se condamnant à une mort programmée. Cette stratégie a complètement fait sauter les digues de l’opportunisme et du révisionnisme : elle a placé toute une génération de révolutionnaires potentiels à la remorque des partis bourgeois, elle a nié l’idéologie et propagé la division plus que l’unité, ce qui a donné lieu à son éclatement inévitable. Sous prétexte de faire « jeune » et moins « effrayant » pour les luttes actuelles, elle a complètement émoussé l’arme du prolétariat qu’est censée être une organisation révolutionnaire. Si cette méthode a pu donné de belles séquences de télévision et des mugs Philippe Poutou, elle n’a fait que retarder de façon dramatique l’autonomie de la classe ou le développement des forces subjectives de la Révolution. Cette tare se répercute aujourd’hui sur d’autres organisations, comme le POI et ses émanations, ainsi que Révolution Permanente. Comment peut-on se prétendre marxiste, et renier les principes au point de plaider pour une République bourgeoise plus progressiste ? Comment peut-on se prétendre révolutionnaire, quand on devient une frange radicale de la France Insoumise. Si les intellectuels trotskystes se plaisent à rappeler qu’ils sont critiques du projet réformiste, leurs actions ne reflètent en rien leur pensée.

Tout cela nous renvoie à une question fondamentale : pourquoi combattons-nous le révisionnisme ? Car c’est l’ennemi mortel de la Révolution. Le révisionnisme est plus dangereux que les balles de l’État, plus dangereux que les bombes états-uniennes et que les fascistes, car il provient de nos propres rangs et parle comme les Communistes. En prétendant incarner la révolution, il place les masses sur le sentier de la liquidation et sur le reniement des principes. Renier la violence révolutionnaire, éluder la question du pouvoir en la renvoyant à un fantomatique Grand Soir, et dépolitiser complètement le soutien aux luttes de libération nationale, c’est anéantir ces principes, en faire des simples exercices de pensée ou des notions rhétoriques. On brise l’épée du marxisme pour la jeter aux pieds de la bourgeoisie, et rien n’est plus criminel que de désarmer les masses. En s’obstinant à refuser d’analyser la réalité objective et à répéter les mêmes vieilles recettes, les révisionnistes servent à prolonger toujours plus les souffrances des masses en agitant des fantômes, là où le peuple réclament des armes pour l’action.

Nos trotskystes en France ont une responsabilité profonde dans la situation politique de notre pays. Un boulevard s’est présenté devant eux pendant des décennies, des décennies où leur hégémonie politique et intellectuelle dans les discours se disant révolutionnaires n’était guère concurrencée que par les anarchistes. Aujourd’hui, l’anarchisme est mourant, mais dans quel triste état se retrouve le trotskysme ? Nous sommes dans une période historique de réorganisation et de regroupement des forces subjectives de la Révolution. En dehors de ce processus, rien ne sera possible. Si l’ennemi est fort et que nous sommes faibles, c’est bien parce que nos forces sont dispersées et que cette dispersion est entretenue par le révisionnisme. Mais le vent tourne.

Notre époque est une époque de changements profonds, de bouleversements titanesques. Le devoir de tout révolutionnaires sincères ne peut être la course électorale, ni la simple poursuite de luttes économiques sans stratégie politique. Le devoir des révolutionnaires est de rejeter les illusions du passé, et se jeter sincèrement dans la lutte corps et âme avec les masses. Ce chemin ne peut être emprunté qu’en comprenant réellement le mouvement des contradictions dans le monde, il ne peut être suivi que par le marxisme, et les nécessités de l’époque.

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