CRPC : Sur le blocus des pêcheurs de Corse

Le 7 avril 2026 au matin, les pêcheurs corses, organisés dans le “Sindicatu pe a difesa di i piscadori corsi”, ont lancé une mobilisation d’ampleur en bloquant les 6 principaux ports de commerce de l’île. La consigne était claire : aucun mouvement normal de passagers ou de fret ne devait se dérouler tant que le gouvernement et les groupes pétroliers refuseraient d’apporter une réponse concrète à l’explosion du prix du gazole professionnel. Très vite la mobilisation a trouvé un écho dans la paysannerie, en particulier autour du syndicat Via Campagnola qui annonçait son soutien public aux pêcheurs et sa volonté de se mobiliser à leurs côtés. À Aiacciu, une convergence des luttes s’est traduite par des rassemblements communs près des ports et des points névralgiques de circulation, renforçant la visibilité du mouvement et la pression exercée sur les autorités préfectorales.

Cette lutte, qui ne vient de ne trouver un terme qu’il y a 4 jours à la suite de négociations, ne s’est pas réduite à un simple « mécontentement corporatiste » : elle a exprimé, dans les conditions concrètes de la Corse, la contradiction entre les petits et moyens producteurs d’un peuple opprimé et les monopoles pétroliers soutenus par l’État français impérialiste.

L’économie corse est dominées par une structure coloniale où les secteurs clés sont contrôlés par des capitaux extérieurs, principalement français, qui orientent l’île vers la dépendance plutôt que vers l’autosuffisance. Dans des secteurs aussi primordiaux que l’énergie, le tourisme, l’agriculture ou le transport, des monopoles puissants se sont mis en place et étranglent la vie économique de l’île. L’emprise croissante de ces monopoles bourgeois entre en contradiction avec la survie des petites formes de productions toujours présentes sur l’île et qui organisent des pans entiers de la production comme la pêche, l’agriculture et d’autres services locaux. De cette contradiction naissent régulièrement des épisodes de grève, de blocage et de protestation.

En cohérence avec ce contexte économique colonial imposé par l’impérialisme français, la Corse ne dispose d’aucune raffinerie et dépend totalement de l’importation des carburants par voie maritime, puis de leur stockage dans deux dépôts pétroliers contrôlés par la société Dépôts Pétroliers de la Corse (DPLC), qui détient de fait le monopole du stockage sur l’île. En novembre 2025 les principaux actionnaires de cette société, Total, Rubis et EG Retail ont été sanctionné à hauteur de 187,5 millions d’euros pour une entente visant à réserver à leurs seuls bénéfices un droit de passage dans les dépôts corses, confirmant ainsi la réalité d’un cartel structurant tout le marché du carburant sur l’île. Aujourd’hui, DPLC est détenue principalement par Total et Rubis, qui possèdent à eux seuls environ les deux tiers des stations-service de l’île, verrouillant encore davantage la chaîne d’approvisionnement, de stockage et de distribution.

Cette situation de monopole a des effets très concret sur le prix du carburant insulaire. En décembre 2025, selon l’Agence de Développement Économique de la Corse, le prix du SP95 était supérieur d’environ 15 centimes par litre à la moyenne nationale, et celui du gazole de 18 centimes, malgré une TVA réduite accordée par l’État français. Autrement dit, les prétendus « efforts » fiscaux de l’État ne servent pas à alléger le coût pour les masses populaires, mais à augmenter les marges de la distribution monopoliste. Ce surcoût permanent pèse sur les secteurs pour lesquels le carburant n’est pas une dépense extérieure, mais un élément central des coûts de production : pêche, agriculture, transport routier, logistique insulaire.

La mobilisation du 7 avril des pêcheurs corses est le résultat de ce sentiment de ras-le-bol face aux promesses non tenues, aux aides d’urgence ponctuelles qui ne font que temporiser sans s’attaquer à la racine monopoliste du problème, et à la logique d’asphyxie économique de la petite pêche artisanale. Dans les médias locaux, des représentants des pêcheurs ont expliqué qu’ils ne pouvaient plus assumer les charges d’exploitation avec un carburant à ces niveaux, évoquant des situations où partir en mer revenait à travailler à perte ou à très faible revenu, tout en soulignant l’énorme différence de prix entre France et Corse et en demandant son plafonnement pour l’ensemble de l’île et pas uniquement pour les professionnels. Les agriculteurs mobilisés évoquent des contraintes similaires en termes de dépendance au carburant et de fragilité de la petite production. Cette crise n’est qu’une énième preuve de l’essoufflement du système colonial français en Corse, et en particulier des monopoles impérialistes qui étouffent la région la plus pauvre de France métropolitaine.

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran en réponse à l’agression israélo-américaine, a servi de prétexte aux grands patrons des industries pétrolières pour augmenter artificiellement les prix au niveau mondial. Cette même crise est instrumentalisée par les monopoles locaux pour aggraver encore le prix à la pompe, tout en masquant la responsabilité structurante de la grande bourgeoisie. Les pêcheurs et agriculteurs corses font ainsi les frais à la fois des contradictions inter-impérialistes et de la domination spécifique qu’exercent Total, Rubis et consorts sur une île transformée en marché captif. L’État français, loin d’être un arbitre neutre, garantit ce monopole par le cadre juridique, l’infrastructure portuaire, les aides publiques et la répression potentielle contre les blocages. Le contrôle de secteurs vitaux comme l’énergie, le transport maritime ou la grande distribution est un instrument concret de cette domination, qui permet à la bourgeoisie française d’extraire sur l’île une survaleur et une rente spécifique.

Autour de cette contradiction principale se déploient plusieurs contradictions secondaires. La première oppose la petite bourgeoisie insulaire (pêcheurs, agriculteurs, petits transporteurs) à la grande bourgeoisie monopoliste et à ses relais politiques. Propriétaires de leurs moyens de production mais incapables de rivaliser avec les grands groupes établis sur l’île, ces petits producteurs oscillent entre tendances à la révolte et illusions réformistes : demande de subventions, d’exonérations, de prix « adaptés », sans remise en cause radicale de la propriété monopoliste sur les infrastructures et les ressources.

Une deuxième contradiction oppose les besoins vitaux de la population corse (se nourrir, se déplacer, travailler) à l’économie du tourisme de masse, structurée pour servir les intérêts des groupes de transport, de l’hôtellerie et de la grande distribution. Ainsi les médias bourgeois insistent sur les perturbations pour les passagers et les marchandises (comme si l’essentiel de l’île se résumait au flux de touristes et de fret contrôlés par quelques compagnies) et propagent des discours anxiogènes de « risque de pénurie » et de « paralysie de l’île » afin de tourner les masses contre les pêcheurs et les agriculteurs.

Enfin, une contradiction traverse le mouvement lui-même : entre la tendance à l’auto-organisation, à la convergence des luttes (mer-terre, pêcheurs-agriculteurs) et la tendance à la récupération institutionnelle par l’État et les appareils syndicaux réformistes. Les discussions en préfecture, les promesses de « gestes » sur les prix, les aides ciblées, visent à désamorcer le mouvement en traitant les symptômes sans toucher à la structure monopoliste du marché du carburant. Sans direction politique prolétarienne, ces luttes restent exposées au risque de défaite ou de canalisation dans des compromis temporaires, au prix d’une grande énergie dépensée sans transformation de fond. La fin de ce mouvement d’ampleur, paralysant complètement l’île pendant plus de 2 jours, par une réunion entre syndicats et députés débouchant sur “l’accélération de deux processus déjà mis en place par les députés Colombani et Castellani sur le prix des carburants et la cherté de la vie” nous montre de nouveau une chose :

La nécessité d’aborder clairement la question nationale : le droit du peuple corse à disposer de lui-même implique le contrôle populaire des infrastructures stratégiques et la rupture avec la tutelle de la bourgeoisie française. Mais cette autodétermination ne peut être réelle que si elle est portée par un mouvement de masse dirigé par le prolétariat et sa ligne révolutionnaire, et non par une fraction de la bourgeoisie insulaire cherchant seulement à renégocier sa place dans la chaîne impérialiste.

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