La publication, le 30 avril 2026, d’un long article dans l’Humanité sur la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne (GRCP) en Chine, a produit des réactions opposées. Si l’anticommunisme assumé de l’article a choqué certains lecteurs, d’autres n’ont pas été étonnés que l’Humanité se place dans la lignée de la condamnation du socialisme et de la révolution, comme elle le faisait à l’époque même de la GRCP sous la direction du PCF révisionniste.
En réalité, il y a des choses à tirer de cet article, du pourquoi et du comment de sa publication, et de la conception du monde et de l’Histoire qu’il porte.
La falsification historique est une nécessité pour le révisionnisme
Qui est derrière cet article ? Il s’agit de Dominique Bari, journaliste membre du Conseil Scientifique de la Fondation Gabriel Péri et chargée de mission sur l’Asie. Cette professionnelle des journaux et colloques écrit régulièrement dans l’Humanité sur des sujets internationaux et historiques, particulièrement asiatiques : Vietnam, Inde, Laos, Pakistan etc. Ce ne sont pas des articles d’actualité, mais plutôt des notices historiques publiés à l’occasion d’anniversaires ou de retour d’un pays sur le devant de la scène.
Mais Dominique Bari a surtout été correspondante de l’Humanité en Chine. Ce n’est donc pas étonnant si ses articles et livres se concentrent sur la Chine.
Et pourtant, qu’apprend-on dans cet article ? Y a-t-il des nouvelles informations glanées dans des archives chinoises ? Y a-t-il des témoignages directs de chinois impliqués dans la GRCP ? Non, rien de tout ça ; en fait on nous ressert la même soupe que la « sinologie » (étude de la Chine) depuis les années 60-70.
Tout le vocabulaire y est : « utopie meurtrière », « cataclysme », les révolutionnaires sont « manipulés » etc. Le récit des années 1957-1976 est lacunaire, plein de trous et d’arrangements, comme par exemple les années 1966-1968 résumées en 3 paragraphes, la Commune de Shanghaï et son Comité Populaire Révolutionnaire balayés en une phrase. Le mot « rebelle », pourtant très important pour comprendre les luttes de classes des premières années de la GRCP, n’est utilisé qu’une fois dans tout le texte.
En résumé, Dominique Bari nous livre une histoire chinoise comparable à Lucien Bodard ou Simon Leys, des « historiens » incapables de comprendre la Chine rouge, tant ils étaient obnubilés par leur histoire personnelle (Bodard) ou leur quête de sensationnalisme de fond de caniveaux (Leys).
Mais nous ne sommes plus en 1970 ! Les documents de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne sont bien plus connus et diffusés aujourd’hui, et les analyses historiques chinoises et internationales sont bien différentes. Tout cela malgré la censure révisionniste. L’australo-chinois Mobo Gao a raconté en 2008 la lutte pour le passé de la Chine et l’histoire concrète de la GRCP dans les villages ; Hongsheng Jiang a comparé la Commune de Shanghaï à la Commune de Paris il y a à peine 10 ans ; et même un historien bourgeois anti-communiste comme Frank Dikötter a mis de l’eau dans son vin en utilisant des nouvelles archives pour ses livres anti-Chine rouge. Ce ne sont que quelques exemples qu’on doit compléter dans les analyses réalisées par des journaux, individus et groupes militants clandestins en Chine sur la période de la GRCP et sur la contre-révolution blanche qui a suivi, véritable terreur et répression massive qui culmine en 1989 à Tian’anmen et qui n’est jamais abordée dans « l’histoire » journalistique.
En France, la falsification historique est restée bloquée dans le temps. Elle n’en est que plus fragile à toute enquête sérieuse. C’est que, la « sinologie », comme la « soviétologie » (étude de l’URSS) avant 1989, est en France une « discipline » au service de l’impérialisme français. L’objectif de l’étude de la Chine, à partir du lycée, est de former les jeunes esprits à la méfiance et à la crainte d’une puissance chaotique, irrationnelle et communiste (!) qui vient jusqu’en Afrique sur les plates-bandes de l’impérialisme français. Les livres d’Histoire en France fourmillent de références à la Chine-Afrique, aux dizaines de millions de morts de tel ou tel épisode de l’Histoire chinoise, en éludant tous les actes de l’impérialisme français évidemment.
À l’Humanité, c’est un peu différent. En réalité, la falsification historique de Dominique Bari n’est pas de reprendre telle quelle la propagande anti-communiste française, c’est de la mélanger avec un bon dosage de soutien mesuré à la direction révisionniste de la Chine à partir de Deng Xiaoping. Ce qui est d’ailleurs la position du PCF jusqu’à aujourd’hui.
L’article opère le « renversement des verdicts » sur l’Histoire de la Chine à partir de 1949, une des premières politiques des révisionnistes chinois : la révolution socialiste aurait été du « volontarisme » et leur politique du « pragmatisme » (et non pas l’opposition réelle : socialisme d’un côté, capitalisme de l’autre), la GRCP aurait été l’opposition entre une intelligentsia « qui pense » et des braves cadres persécutés qui eux, mettaient les mains dans le cambouis ; les « quatre modernisations » auraient été un programme inéluctable et apolitique, qui du Président Mao à Deng Xiaoping en passant par Zhou Enlai aurait toujours eu le même contenu etc.
Car la falsification de l’Histoire est une composante nécessaire du révisionnisme comme reflet de la bourgeoisie dans le Parti. Et l’article de Dominique Bari nous montre bien qu’il n’y a pas de contradiction insoluble entre la vision bourgeoise française et la vision bourgeoise chinoise, sauf pour les intérêts particuliers de chaque puissance. Le point commun, c’est l’horreur d’une classe face à la révolution qui attaque la base de son pouvoir.
Quel est le fond de la conception révisionniste et bourgeoise de l’Histoire ?
L’article de Dominique Bari est un cas d’école pour comprendre ce qui unit toutes les conceptions idéalistes de l’Histoire, et particulièrement à l’époque de l’impérialisme en décomposition et de la révolution prolétarienne mondiale, ce qui unit toutes les analyses bourgeoises de la révolution prolétarienne.
Premièrement, bien qu’en recherche historique elle ait été marginalisée, l’histoire à la sauce journalisme nous ressort toujours plus fort l’idée que « l’Histoire est faite par des grands hommes ». Et cette contre-vérité est tournée sous 50 angles pour la consolider : on fait de questions politiques des affaires personnelles, on psychologise tel ou tel acteur de l’Histoire etc.
Par exemple, le rôle du Président Mao en Chine est complètement ramené à cela. Dès 1959, il préparerait sa vengeance en se repliant en deuxième ligne, avec « prudence ». Le Petit Livre Rouge serait sa tentative pour manipuler les masses. Il se créé un entourage, lance des attaques pour générer du chaos, pour au final se retourner contre les révolutionnaires, tout ça pour le « pouvoir absolu ». Le Président Mao serait « prudent », il « calcule », il joue les « radicaux » contre les « modérés », il pratique la « duplicité » et la « stratégie de division »…
Il n’y a rien de politique là-dedans. La GRCP devient une histoire de cour impériale, une histoire de grands noms aristocratiques.
Premièrement, c’est faux car Dominique Bari se trompe à plusieurs reprises. Par exemple, en listant des noms inconnus à la majorité des lecteurs, elle fait un saut magique entre la « pseudo-intelligentsia gauchiste » et la « Bande des Quatre », qui sont des nouveaux cadres qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’intelligentsia et beaucoup plus à voir avec la classe ouvrière rebelle de Shanghaï notamment. De la même manière, les « perdants magnifiques » de cette histoire de cour, comme Liu Shaoqi, ont dirigé sans faire le moindre mal, presque sans faire de politique.
Mais deuxièmement, et c’est le plus important, c’est une Histoire qui ignore totalement les masses. Les grands personnages ne font que tirer les ficelles, manipuler, et des masses informes de milliers, millions, dizaines de millions (!) se soulèvent pour accomplir leurs ambitions personnelles. Absurdité ! Où et quand dans l’Histoire, le monde a-t-il fonctionné ainsi ? Jamais ! Si tous les historiens « pop » et journalistes ont pour point commun d’être anti-communistes, ce qui les unit plus généralement aux historiens bourgeois plus reconnus, c’est leur incapacité à concevoir l’Histoire par ceux qui la font : les masses.
Ces récits historiques sont complètement idéalistes. Dans le cas de l’Humanité, ils flattent une direction révisionniste chinoise qui se veut respectable et qui a mis une chape de plomb sur les « 10 années noires » de 1966 à 1976. Pourtant les masses parviennent, y compris en Chine, à montrer la vérité, comme dans les explosions de colère demandant le socialisme et la direction du Maoïsme lors des crises bancaires locales post-COVID, ou bien à Shaoshan en décembre à l’occasion de l’anniversaire du Président Mao.
La conception matérialiste de l’Histoire s’affermit avec le temps, précisément car les bases des falsifications s’érodent. Sur le sujet de la Chine comme sur les autres, il ne faut pas craindre les mensonges racontés par la bourgeoisie. Ils sont seulement le signe de la terreur absolue que seule la Révolution Prolétarienne peut inspirer à une classe en déclin.


