Nous invitons nos lecteurs à lire les précédents articles sur l’affaire et les luttes qui ont suivi tout au long de l’année 2025 :
Le 24 janvier 2025, Thibault Bilal Weninger, dit Bilal, est tué par la police, des suites d’une percussion avec un véhicule de la police dans le quartier de Bagatelle au Mirail à Toulouse.
1 an après, la mémoire de ce père de famille reste vive dans les esprits et les cœurs de ceux qui l’ont côtoyé, proches ou moins proches, ainsi que pour tous ceux qui ont rejoint la famille dans leur lutte pour la vérité et pour la justice.

Depuis 1 an, la famille continue de lutter pour connaître enfin l’entière vérité sur ce crime qui lui a arraché un être cher. 1 an qu’elle fait face aux mensonges, accusation et d’intimidation de la part de la mairie de Toulouse et de sa police : impossibilité d’accéder au rapport d’autopsie, l’impossibilité d’accéder aux images des caméras de vidéosurveillance, preuves inaccessible voire baladés entre différents commissariat, interdiction d’un rassemblement sous prétexte d’une « influence de mouvements d’ultra-gauche » sur le comité, communiqué publique affirmant de nouveaux éléments de l’enquête qui n’ont pas été portés à la connaissance de la famille…
La lutte est encore et restera toujours d’actualité, et la matérialisation d’une solidarité de classe devait continuer de s’affirmer pour obtenir justice et vérité. En témoignent les luttes du Comité Populaire d’Entraide et de Solidarité du Mirail et de l’Union Locale CGT du Mirail, soutiens indéfectibles.
C’est en ce sens que fût organisé par le Comité Justice et Vérité pour Bilal, le 23 janvier, une conférence, en hommage à Bilal, avec une table ronde comprenant différentes personnes issus du monde militant ou syndicale, ayant pour objectif de faire un bilan de cette année de lutte, ainsi que des proposition de perspective pour la suite de la lutte sous différents aspects
Environ 80 personnes se sont retrouvé pour cette conférence, entre habitants du quartier, militants et personnalités politiques.
La soirée commença par une petite partie de rétrospective de cette année qui venait de s’écouler, accompagné des images de la marche blanche, des rassemblements, des affiches et des évènements organisé par le comité. S’en suivit d’un discours fort et émouvant de Layla, belle-sœur de Bilal et porte-parole du comité.
Les interventions prirent place, et au fur et à mesure que celle-ci avancèrent, un certain refrain commençait à apparaître, un refrain au goût amer, celui des élections. Il n’est pas sans rappeler qu’au mois de Mars auront lieu les prochaines élections municipales en France. Nous déplorons les tentatives de récupérations électorales qui ont pu avoir lieu lors de cette soirée d’hommage et de lutte. Car nous savons bien que seule la lutte de ses frères de classe rendra justice et vérité à Bilal !
Le lendemain, le 24 janvier 2026, fût organisé un rassemblement au niveau du rond-point où Bilal a trouvé la mort, afin d’y installer une plaque commémorative. Une soixantaine de personnes ont répondu présent.
Une ambiance plus solennelle s’est posé lors de cet après-midi nuageux. Les discussions restaient vive, mais au fond, il était dur de ne pas sentir le poids de la date.
Des prises de paroles ont eu lieu de la part de membres de la famille, d’amis proches, d’habitants du quartier, ou encore de Hanane, la femme de Bilal, entrecoupé d’une minute de silence.
Un appel aux témoignages à été renouvelé
Nous vous joignons, avec cette article le discours de Layla prononcé sur le rond-point ce jour-là.
« Le 24 janvier 2025, Bilal Thibault Weninger, dit Bilal, perdait la vie. Ce matin là, il rentrait simplement chez lui, après un rendez-vous médical. Un trajet ordinaire, un chemin mille fois empruntés. Il n savait pas que ce serait le dernier, dans ce quartier qu’il connaissait si bien. Sur ce rond-point, pourtant familier, après une rencontre avec la police, en un instant tout à basculé. Bilal est mort, d’une mort violente, et dans ce quartier tout le monde le sait ce qu’il s’est passé ce jour là. Ici, nous n’avons même plus besoin de parler des faits, car beaucoup portent en eux une part de cette vérité. Certains ont parlé, certains gardent le silence. Ce drame, nous le portons encore aujourd’hui, intact dans nos esprits et dans nos cœurs. Oui, car tout le monde sait, au fond, ce qui s’est réellement passé sur ce rond-point.
Dans ce quartier, un sentiment partagé persiste : celui d’une injustice profonde. Le sentiment que quelque chose échappe, que certaines vérités peinent à émerger, que tout n’a pas été dit. La mort de Bilal a provoqué un choc, un émoi immense, un vide terrible. Car Bilal n‘était pas qu’un prénom, il était une figure emblématique dans ce quartier, une présence, une voix, une personnalité. Il incarnait une force humaine et sociale, une richesse pour tout ce quartier. Aujourd’hui, cet hommage n’est pas seulement un souvenir, c’est un moment de conscience collective, un temps où l’émotion se mêle à la réflexion, où le silence devient parole, où la mémoire devient exigence de vérité.
Bilal, pour moi, ce n’était pas seulement mon beau-frère, c’était mon petit frère, c’était ainsi que je l’appelais. Je l’ai connu si jeune, je l’ai vu grandir, il avait un regard bleu, limpide, traversé de quelque chose d’infiniment calme et curieux à la fois.Un regard qui observait le monde, sans bruit, mais avec une grande profondeur. Et puis, il avait ce sourire, ce sourire timide, un peu retenu, presque pudique. Peut-être que c’est le souvenir le plus précieux que je garderai de lui. Je l’ai vu se construire, chercher sa place dans le monde. Je l’ai vu aimer, douter, tomber, parfois, puis se relever. Je l’ai vu devenir ce père. Et dans ce rôle-là, il a encore grandi. Je l’ai vu devenir ce mécanicien du quartier, gagner dignement sa vie, les mains pleines de cambouis, mais le cœur toujours disponible. Il était passionné par les motos, l’automobile, les voitures, le vintage, les moteurs, les pièces, les bruits familiers, les ateliers, c’était son langage.
Au sein de sa communauté, de notre communauté, il était largement reconnu comme un exemple d’humilité, de bonté et de gentillesse, tout prêt à aider son prochain. Bilal a laissé derrière lui une mère dont il était le fils unique. Madeleine, elle, ne porte pas seulement le deuil d’un enfant. Elle porte le poids quotidien, insoutenable, de survivre à ce que personne ne devrait jamais enterrer. C’est une douleur que même l’imagination refuse. Hanane, ma sœur, elle n’a pas eu le temps d’être veuve. À trente-quatre ans, on ne pense pas à la fin. On aime, on construit, on rêve, et puis un jour, tout s’effondre.
D’un seul coup, il ne reste plus rien, si ce n’est le vide dans toute sa brutalité. Ma nièce, Assia, cette enfant de huit ans, si intelligente, ce n’est pas un cri qu’on entend chez elle, c’est le silence. Un silence dense, opaque, que rien ne semble pouvoir traverser. Elle ne comprend pas tout, mais elle comprend l’essentiel. Quelque chose d’injuste est arrivé, et le monde ne lui donne pas les clés pour les réparer.
Chaque matin, Assia descend de chez elle, le cartable sur le dos. En silence, de la fenêtre de sa chambre, elle voit ce rond-point. Ce lieu où son père est tombé. Il n’est ni une image lointaine, ni un souvenir abstrait Il est là, concret, au cœur de son quotidien. Et chaque matin, c’est à cet endroit précis qu’elle traverse le chemin de l’école. Et depuis un an, ce n’est pas seulement une vie qui s’est arrêtée. C’est une famille qui s’est retrouvée projetée au cœur d’un combat qu’elle n’a pas choisi, mais qu’elle doit mener par nécessité, par devoir.
Après la mort de Bilal, ce sont des peurs, des projections, des récits imposés qui ont surgi chez certains. Comme si dans nos quartiers, il fallait toujours que les jeunes aient mérité ce qui leur arrive ou fait quelque chose. Comme si l’on cherchait une faute pour rendre l’irréparable acceptable. Mais nous n’avons rien à prouver. Le nom de Bilal n’a rien à prouver. Rien ne peut justifier qu’un homme perde la, perde la vie dans de telles circonstances. Une vie vaut une vie. Et lorsque notre parole, notre douleur est devenue publique, elle a commencé à déranger. Elle met mal à l’aise. On a voulu la faire taire, car elle a fait fissurer le confort des récits tout faits et ouvrir une brèche vers quelque chose de plus profond, la vérité.
Depuis un an, nous attendons des réponses. Des réponses trop longues, trop floues, trop lourdes à apporter pour ceux qui vivent avec l’absence au quotidien. Depuis un an, nous avançons sous pression, sous les tentatives de discrédit, des insinuations, des silences qui pèsent, mais nous avons tenu jusqu’à présent, la tête haute, avec intégrité, constance, lucidité.
La lutte pour la vérité et la justice n’est pas seulement une exigence juridique, c’est un combat pour la dignité, un refus clair et ferme que des vies soi— soient réduites à des silences administratifs, à des numéros de dossiers, à des classements sans suite. Bilal était quelqu’un qui refusait aussi la justice, pas avec des slogans ou du bruit, mais dans sa manière d’être, de penser le monde, de réfléchir, de comprendre, de relier les gens. Il portait en lui cette lucidité qu’on retrouve souvent dans les quartiers populaires. C’est celle de celles et ceux qui comprennent très tôt comment fonctionne réellement le système et qui savent que l’injustice n’est pas un accident, mais une mécanique. Car dans chaque quartier populaire, il y a des Bilal, des jeunes lucides, exigeants, vivants, dont l’intelligence dérange et dont on attend trop souvent l’échec plutôt que la reconnaissance.
Lui rendre hommage, ici, aujourd’hui, ensemble, c’est ancré sa mémoire dans ce lieu et dans ce territoire. C’est rappeler qu’ici nos petits frères, nos grands frères, nos maris, nos enfants ne doivent plus jamais à craindre pour leurs vies, ne doivent plus jamais se résigner ou baisser la tête ou se dire que cela ne sert à rien de se battre, que les choses sont ainsi.
La vraie force commence quand nous refusons d’être invisible, quand nous refusons que d’autres décident pour nous de ce qui compte, de ce qui est juste, de ce qui mérite d’être entendu. Quand nous choisissons de prendre la parole, de nous organiser de protéger nos vies, et celles de ceux qu nous aimons.
Dans notre communauté, quand un frère tombe, c’est toute la communauté qui vacille. Et c’est là que naît notre fraternité, dans l’absence mais cela fait qu’on encourage. Aujourd’hui, rendre hommage à Bilal, ici, dans son quartier, ne le ramènera pas, mais cela transforme notre douleur en force, cela nous unit, cela ne calme pas notre colère, mais la rend plus lucide, plus tenable. Et surtout, cela nous rend capable de nous battre ensemble, plus fort, déterminé pour exiger la vérité, la justice.Bilal ne sera pas un nom de plus sur une liste. Sa mort n’est pas un point final, elle est une fracture qui nous relie.
Nous avons traversé cette année avec la douleur, avec l’absence, avec le vertige, et cette année nous a appris autant sur la fragilité humaine que sur sa grandeur. A celles et ceux qui nous on tendu la main, quand tout semblait obscur. A celles et ceux qui ont continué à appeler, à écouter, à croire avec nous, à parler pour nous, merci à celles et ceux qui ont nourri la lutte, qui se sont affichés fièrement à nos côtés, qui ont continué à remplir nos maisons de courage, d bienveillance, d’espoir. A celles et ceux qui sont devenus des présences constantes, parfois même des amis. A celles et ceux qui ont su nous regarder autrement qu’une famille endeuillé, nous savons ce que cela engage : la gêne, la peur de mal dire, le malaise face à notre histoire, qui est lourde, complexe, parfois dérangeante, mais nous ne sommes pas que ça. Vous avez pris le temps de nous connaître pour certains, réellement, au-delà de l’histoire que nous portons. Vous n’avez pas vu que des symboles. Vous n’avez pas vu que des victimes, vous avez vu des êtres humains, des vies entière, complexes et vivantes, avec nos passions qui défient le temps, nos rêves qui refusent de s’éteindre, nos sourires qui masquent parfois la douleur et ce courage, fragile et immense, qui nous rendent irréductibles.
C’est grâce à beaucoup d’entre vous que ce combat, garde sa dignité et sa lumière. Et que nous continuons à avancer, lucide, déterminé, convaincu que la vérité et la justice sont plus que des idéaux. Elles sont le fil qui relient nos actes à notre humanité.
Pour Bilal, pour notre dignité, pour la vérité, pour la justice. »
Nous avons raison de nous révolter !
Pour la lutte contre l’appareil répressif de l’état !
Pour la libération de nos quartiers de cette police qui la gangrène !
Pour la lutte pour la justice et la vérité !
Pour Bilal !


