Iran : pourquoi l’impérialisme français porte-t-il l’étendard du « changement de régime » ?

Les manifestations et protestations qui ont agité l’Iran à partir du 28 décembre 2025 en partant du bazar de Téhéran se sont répandues comme une traînée de poudre à travers le pays. Le poids des masses dans ces manifestations est incontestable, et il révèle une bataille dans l’accaparement de secteurs des masses par l’État iranien d’une part et par les acteurs extérieurs d’autre part (US-Mossad-Pahlavi). En effet, si les manifestations de nuit s’étendaient à plus de 180 villes, avec des affrontements armés, des fusillades et l’arrestation de deux individus en possession de matériel d’espionnage et d’armes à feu dans la province du Khorasan du Nord ; en même temps des manifestations étaient organisées sous les slogans de « Mort à l’Amérique » et de rejet de toute intervention étrangère dans la politique du pays. Nous parlons dans les deux cas de dizaines de milliers de masses, ce ne sont pas des petits événements.

Les masses sont donc mobilisées, jouées les unes contre les autres, au service notamment des plans de l’impérialisme US qui veut troubler la situation. Il ne faut pas avoir la mémoire courte et rappeler qu’un des derniers actes de Trump lors de son premier mandat en 2020 avait été l’assassinat du général Qassem Soleimani. A l’époque, cela n’avait rien à voir avec une intervention « pour aider le peuple iranien », mais bien pour causer des troubles. Quand nous citons le Mossad, il suffit de s’appuyer sur la déclaration de son chef en septembre 2025, David Barnea, qui disait : « Le Mossad a des capacités opérationnelles très fortes, encore plus créatives et puissantes qu’avant, en particulier à l’intérieur de l’Iran et même au cœur de Téhéran ». C’est d’ailleurs lui qui a été appelé aux USA pour discuter de la situation iranienne le 16/01. Quant à Pahlavi, le soi-disant « héritier », il a été abondamment cité dans les médias ces derniers jours, et nous allons expliquer pourquoi il a particulièrement été mis en avant en France.

Quelle est la base sociale des révoltes ? D’où sont-elles venues et quel est leur contenu ?

La crise du capitalisme bureaucratique iranien, basée sur les sanctions imposées par les puissances impérialistes, principalement les USA, depuis des années, s’est approfondie depuis la décision de l’ONU en septembre 2025 d’étendre ces sanctions sur demande de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni. Les exportations ont diminué, notamment en pétrole, des amendes ont été prononcées et pire encore, la monnaie a été complètement dévaluée dans ce contexte de crise commerciale. Cela a causé une inflation énorme et une récession, aggravant la pauvreté de la population iranienne. Les sources officielles iraniennes estiment qu’environ 33% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Dans ce contexte, le rôle des « bazaari », marchands traditionnels, et notamment les petits marchands parmi eux, qui avaient joué un grand rôle dans la révolution de 1979, est décisif. Leur protestation économique fin décembre a été vite rejointe par une partie de la petite bourgeoisie, par des ouvriers, des chômeurs urbains, et des masses des zones où vivent des minorités ethniques et une importante paysannerie comme Ilam (majoritairement kurde) ou Zahedan (majoritairement baloutche).

Cette base de masses importante s’est accumulée également dans les précédents mouvements (2019-2020, 2022-2023). Rapidement, les revendications purement économiques se sont mêlées aux revendications politiques. La répression et les chiffres de tués en manifestation et d’arrestations ont commencé à être publiés et scrutés. C’est là que, depuis les centres impérialistes comme la France, les médias bourgeois ont commencé à développer la thèse du « changement de régime » en Iran.

Il est important de comprendre pourquoi les impérialistes sont prompts à attaquer l’Iran alors qu’ils collaborent, dans la même région, avec des régimes réactionnaires comme les monarchies du Golfe, ou bien le porte-avion impérialiste Israël. Les impérialistes ne sont pas intéressés par le peuple iranien, par la souffrance des masses, ni par la moindre aspiration démocratique ou économique. Ils ne sont intéressés que par les troubles qu’ils peuvent causer pour attaquer l’Iran pour la position qu’il joue dans la région dans le fameux Axe de la Résistance qui a conduit à de multiples agressions impérialistes depuis le Déluge d’Al-Aqsa du 7 octobre 2023, la plus grave étant la « guerre des 12 jours » en juin 2025 qui a coûté la vie à plus d’un millier d’iraniens et en a blessé des milliers d’autres.

Le journal A Nova Democracia a proposé une synthèse de la situation interne à l’Iran et les causes derrière la menace d’agression :

« Le régime iranien est la cible des agresseurs yankees et sionistes en raison de sa position de soutien aux forces anti-impérialistes dans la région, position qu’il est obligé de maintenir, car le régime ne se maintient qu’en s’ancrant dans des politiques anti-yankees et en s’appuyant sur le sentiment anti-impérialiste des masses iraniennes, et régionalement, de la même manière, en ce qui concerne les forces de guérilla anti-impérialistes au Moyen-Orient. Il est donc évident que la nation iranienne, soumise à une agression économique continue et de plus en plus la cible d’agressions militaires directes de l’impérialisme yankee articulé avec le sionisme selon le modèle de la « guerre de basse intensité », est gravement menacée de déstabilisation, voire de guerre civile, et que ce phénomène sert objectivement les plans des agresseurs.


Cependant, en tant que régime politique de la grande bourgeoisie perse et lié à la grande propriété foncière, le régime dirigé par l’ayatollah Ali Khamenei s’appuie nécessairement sur le capitalisme bureaucratique, qui établit l’exploitation et l’oppression des quatre classes populaires de la société iranienne : la paysannerie, le prolétariat, la petite bourgeoisie et la moyenne bourgeoisie. Cette relation d’exploitation interne, et le fait que son économie soit faiblement industrialisée, agro-exportatrice et orientée vers la satisfaction des chaînes de production du capital financier (impérialisme), ainsi que le fait que l’agression ne se manifeste pas encore par des pertes territoriales, font de l’Iran une société naturellement divisée et aux fondements fragiles, tant sur le plan social qu’économique, dont la structure est sévèrement touchée par les sanctions et les pressions de l’impérialisme.


Même lorsque la contradiction avec l’impérialisme agresseur s’accentue et devient prépondérante, reléguant ces contradictions internes au second plan, celles-ci peuvent néanmoins être et sont activement exploitées par les agresseurs dans le but de conjurer l’unité du front de résistance nationale et de déstabiliser le pays.

L’unité anti-impérialiste la plus solide et la plus ferme du pays nécessite une direction prolétarienne au sein du front anti-impérialiste qui, en s’appuyant sur les transformations révolutionnaires (économiques, politiques et culturelles) au profit du prolétariat, de la paysannerie, de la petite et moyenne bourgeoisie (bourgeoisie nationale), est capable d’appliquer en profondeur la démocratie dans la résolution des contradictions au sein du peuple : la démocratie dans le domaine économique (amélioration des conditions de vie des larges masses, renforcement de l’unité du front anti-impérialiste), dans le domaine politique (liberté pour toutes les forces et tous les groupes anti-impérialistes) et dans le domaine militaire (mobilisation audacieuse des masses armées). Seule la mise en œuvre d’un programme de nouvelle démocratie est capable de garantir, dans toutes les conditions, l’unité anti-impérialiste et la résistance nationale en cas d’agression. Le régime théocratique iranien, bien qu’il soutienne les forces anti-impérialistes régionales dans les circonstances actuelles, notamment pour assurer sa survie, devient vulnérable aux manœuvres des agresseurs car il n’est pas disposé à appliquer en profondeur, à ce stade, les mesures démocratiques indispensables à l’intérieur du pays, puisqu’il s’appuie sur le capital bureaucratique, comprador et féodal, et sur l’exploitation des masses populaires iraniennes. Cela les rend vulnérables, sans direction prolétarienne, aux manipulations des forces réactionnaires et agressives.


Ainsi, le succès du Mossad à coopter et à convertir les protestations initiales des masses iraniennes en troubles au service des agresseurs impérialistes était déjà, en tant que possibilité, déterminé par le fait que le régime iranien n’est pas un régime prolétarien et que la direction politique du front anti-impérialiste n’est pas une direction prolétarienne […]


Les récentes manifestations expriment précisément cette dynamique. Les masses populaires iraniennes, qui, dans les moments d’intensification de l’agression extérieure, s’unissent au gouvernement dans la volonté d’affronter l’impérialisme et le sionisme, se tournent vers leurs conditions de vie concrètes lorsque le niveau de tension de la confrontation extérieure diminue relativement, rendant viable l’exploitation de ces contradictions par les agents secrets de l’impérialisme. Du point de vue de la lutte anti-impérialiste, un éventuel changement de gouvernement en Iran, fruit de ce processus et d’autant plus en l’absence d’une force prolétarienne luttant pour la direction du mouvement de masse et la concrétisation d’une stratégie révolutionnaire, ne correspondrait qu’aux intérêts de l’impérialisme yankee et du sionisme comme un pas en avant pour isoler la lutte armée de résistance nationale en Palestine et dans tout le Moyen-Orient élargi.


La décision du régime d’encourager les manifestations anti-impérialistes semble être une tentative d’isoler les troubles et de démasquer les manœuvres de la réaction interne de connivence avec les agresseurs extérieurs, tout en cherchant à renforcer sa propre position. […] Quoi qu’il en soit, les événements ne font que démontrer, une fois de plus, que la période dans laquelle nous vivons est marquée par de grands cataclysmes sociaux, de fortes éruptions, qui, en quelques années, peuvent entraîner d’énormes transformations. C’est une nouvelle ère de révolutions.3 »

Les positions de « ni-ni » ou qui balaient les manifestations des masses iraniennes comme une simple « révolution de couleur » ne voient pas cet ensemble complexe de contradictions. Nous mettons l’emphase sur le mot complexe. Car c’est cela qu’il faut voir dans les explosions des masses ces dernières années, avalées, mâchouillées et digérées par les impérialistes pour les vider de leur substance comme lors des Printemps Arabes ou des manifestations au Sri Lanka ou au Népal. Leur complexité provient d’un enchevêtrement de contradictions internes et externes, principale et secondaires, de l’évolution du rapport entre ces contradictions, de la lenteur puis soudain des bonds qui se manifestent dans la résolution de ces contradictions et de la destinée historique inéluctable pour y répondre, c’est-à-dire la Révolution de Nouvelle Démocratie. Les peuples ne font pas marche arrière. Les masses ont besoin d’une direction prolétarienne dans ces luttes, car c’est la seule direction qui peut assumer jusqu’au bout le caractère anti-impérialiste de la révolution, en rassemblant autour d’elle un front uni des classes qui refusent l’agression et l’invasion quand elle a lieu. La répression ne changera rien aux volontés des masses et ne peut qu’attiser la lutte à plus ou moins long terme.

L’impérialisme français et Reza Pahlavi : une conversion au « regime change »

Depuis la France, adopter la position du changement de régime, « regime change », cela revient à se ranger derrière la position de l’impérialisme français partagée par tous les partis politiques du RN à LFI ; que leur discours soit celui des interventionnistes « humanitaristes » les plus débridés (droite) ou bien les sycophantes qui aboient autour d’élections « libres » comme Mélenchon.

Il est bien absurde que l’impérialisme français, en ligue avec l’impérialisme allemand et l’impérialisme britannique, adopte cette ligne « dure » plus de 20 ans après le désastre de l’application du « regime change » en Irak sous la direction de l’impérialisme US ; et alors même que Trump, à la tête de l’impérialisme US, prend pour le moment le parti d’une tactique de menace d’intervention préalable aux négociations que ça soit au Venezuela ou en Iran, comme nous l’avons déjà rapporté.

D’où cela vient ? Pourquoi les médias français ont-ils relayé les plus grands chiffres possibles de la répression en Iran et pourquoi ont-ils tous parlé sans cesse de Reza Pahlavi, « l’héritier » du trône, et de son sombre projet de restauration monarchique en Iran ? Pourquoi BFMTV a-t-il interviewé ce dernier il y a 6 mois ? Pourquoi a-t-il parlé en français, aux diplomates et médias français, lors de sa prise de parole depuis Washington le 16 janvier ? Pourquoi s’est-il « confié » au Figaro ? Pourquoi Macron a-t-il communiqué conjointement avec Starmer (Royaume-Uni) et Merz (Allemagne) le 9 janvier, lendemain de « l’appel » de Reza Pahlavi à préparer son retour ?

Ce plan de l’impérialisme français et de ses alliés peut s’expliquer en regardant un peu l’histoire récente du lien France-Iran. Dans les années 2000, sous Chirac, la France est un partenaire commercial important de l’Iran, tout comme l’Allemagne. Selon l’ambassade à Téhéran, la France avait le potentiel de propulser l’Europe comme premier partenaire de l’Iran à ce moment là. L’automobile, notamment Peugeot et Renault, est florissante sur le marché iranien, ainsi que le matériel industriel. On peut noter la présence de Total, d’Alstom, de Schneider et autres monopoles dans les carnets de commandes franco-iraniens.

A l’occasion de la présidence de Sarkozy, la France durcit sa position politique contre l’Iran, sans arrêter d’être un partenaire économique croissant du pays. Hollande négocie en 2015 l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et il y inclut une clause pour lever progressivement les sanctions économiques, alors que l’automobile a été remplacée par la pharmaceutique dans le commerce France-Iran lors des premières vagues de sanctions. L’Iran de son côté, se tourne davantage vers les « partenaires asiatiques » pour éviter les sanctions, c’est-à-dire l’impérialisme russe et le social-impérialisme chinois, faisant perdre de nombreuses parts de marché aux monopoles français.

Finalement, avec les nouvelles sanctions US à partir de 2018 sous Trump, la position des monopoles français en Iran est en grande difficulté, et le marché se referme. Contrairement à la Russie qui a réussi à utiliser le Kazakhstan à partir de 2022 pour contourner les sanctions sur son marché, l’Iran est un pays opprimé avec un capitalisme bureaucratique relativement faible. Il n’a pas réussi à proposer à ses « partenaires » européens une telle manœuvre, malgré des essais dans le Golfe Persique avec les Émirats Arabes Unis et Oman qui servaient de « plateforme intermédiaire ».

Dans ce contexte, et avec la position gênante pour les impérialistes français que joue l’Iran au Liban et en Palestine, il n’est pas étonnant que la bourgeoisie française soit déchaînée dans tout son appareil d’État et médiatique contre l’Iran. Elle a choisi comme champion le triste sire Reza Pahlavi. Elle a mis toute la petite diaspora iranienne de France en branle derrière les mots d’ordres de changement de régime, de monarchie constitutionnelle, de normalisation des relations avec Israël et d’intervention « humanitaire ». Rien de plus hypocrite (quand on se souvient que l’ayatollah Khomeini a été accueilli et ramené en Iran par l’impérialisme français entre 1978 et 1979!) et sombre que ces plans ! Les masses iraniennes ne se soulèvent pas pour une intervention impérialiste, pour le retour de la monarchie ou pour cesser la lutte contre le sionisme.

Elles se mobilisent dans le contexte de l’écrasement qu’elles subissent des trois montagnes qui pèsent sur elles, l’impérialisme, la féodalité et le capitalisme bureaucratique. La « quatrième montagne » du patriarcat n’est pas en reste. Dans cette lutte où il faut démêler le vrai du faux, démêler ce qui est de la propagande de guerre et ce qui est la vérité du terrain, démêler la contradiction principale des contradictions secondaires, on voit encore la nécessité absolue de la direction prolétarienne, c’est-à-dire de la constitution d’un véritable Parti Communiste d’Iran armé du marxisme de notre époque. C’est la voie et la réponse qui convient à cette nouvelle vague de révolutions.

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