Festival de Cannes 2026 : la culture en crise politique

Fin mai, le nom de Vincent Bolloré a de nouveau fait parler de lui, cette-fois à l’occasion du festival de Cannes. La veille de son ouverture, une tribune a été publiée par le collectif « Zapper Bolloré » contre la concentration des chaînes télés dans les mains du milliardaire.

Intitulée « Contre l’uniformisation des films, refuser l’emprise de Bolloré », signée par 600 professionnels du cinéma, la tribune a fait réagir jusqu’au patron de Canal+ et créé autant de soutiens que de rétropédalages de la part de certains signataires. Dans ses premières lignes, on peut lire :

« En octobre 2025, le groupe Canal + a acquis 34 % du capital d’UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma françaises, avec la perspective d’acquérir 100 % des parts d’ici à 2028. C’est une nouvelle étape dans la stratégie d’expansion de Vincent Bolloré.

Par l’intermédiaire de Vivendi, Vincent Bolloré détient déjà la chaîne Canal + et ses filiales, dont Studio Canal, numéro 1 de la production de cinéma européenne. Avec l’ajout des 55 cinémas UGC de France et de Belgique, notamment celui des Halles à Paris, le plus fréquenté d’Europe avec plus de 2,5 millions d’entrées annuelles, Bolloré sera en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran.

Derrière son costume d’homme d’affaires, le milliardaire ne cache pas qu’il mène un “projet civilisationnel”, réactionnaire d’extrême droite, à travers ses chaînes de télé comme CNews et ses maisons d’édition. (…) En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. »

La tribune appelle enfin à « [se rassembler] contre le rachat d’UGC et contre l’emprise grandissante de l’extrême droite sur notre profession. »

Frissons à Cannes

Les premiers participants du Festival ont rapporté que lorsque le logo de Canal+ a été projeté dans les salles, il a été soit copieusement sifflé soit accueilli par un silence de plomb.

Quatre jours après sa publication, le patron de Canal+ Maxime Saada a fini par réagir : « J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes de Canal+, qui s’attachent à défendre l’indépendance du groupe dans toute la diversité de ses choix. En conséquence, je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune. (…) Il n’est pas acceptable qu’il n’y ait pas de considération pour le travail de nos équipes. » Le ton est donné : ce sera la liste noire pour ceux qui auront eu le malheur de signer la tribune.

Les premiers à trembler face à l’empire Bolloré auront été des têtes du cinéma. Pour Juliette Binoche, une des signataires, la tribune est « maladroite », et « l’utilisation du mot fasciste était déplacée ». Elle reprend sans vergogne le narratif de Saada : « C’est vrai que je regrette les huées entendues devant la Croisette au moment du générique des productions Canal+. Les employés de ce groupe travaillent très bien. Ils font vraiment un travail d’orfèvre et sont très attentifs à la diversité du cinéma. »

Le JDD rapporte que Jean-Pascal Zadi, autre signataire, « s’est subitement souvenu que le groupe Canal+ avait financé ses films à hauteur de 80 millions d’euros et a passé un coup de fil d’excuse. » Le cinéaste et acteur se serait alors défendu en prétextant « avoir mal lu le texte ».

La crainte des méthodes Bolloré

Pierre Salvadori, réalisateur du film qui a fait l’ouverture à Cannes, financé par Canal+, s’est aussi senti obligé de prendre ses distances avec la tribune : « Ce n’est pas comme ça que j’aborde la politique. », avant de citer un nom évocateur : « Il y a encore [en place] ceux qui sont Olivier Nora pour nous. » Comprendre par-là : il y a (pour l’instant) encore des gens gênants pour Bolloré, des « Olivier Nora », qui lui n’aura pas eu la même chance : il y a quelques semaines, il a été remercié de la maison d’édition Grasset qui, comme Canal+, est contrôlée par Vincent Bolloré. Un départ dû au fait que Nora aurait voulu retarder – et pas même empêcher – la publication du prochain livre de Boualem Sansal, écrivain d’extrême droite.

C’est aussi dans les tribunaux que Bolloré n’hésite pas à appuyer là où ça fait mal : le 20 mai, un ex-journaliste de Canal+ a été condamné par la cour d’appel de Versailles à payer 142 500 € à la chaîne pour avoir critiqué le milliardaire. Jean-Baptiste Rivoire, ancien rédacteur en chef adjoint de l’émission d’enquête«Special Investigation », avait quitté Canal+ en 2021, après une longue bataille pour maintenir l’unique émission d’investigation de la chaîne, notamment grâce à son rôle de représentant syndical, pour lequel il est mis au placard plusieurs années. Neuf mois après son départ, Rivoire dénonce auprès de Reporters sans frontières puis Blast et Charlie Hebdo la façon dont Bolloré avait détruit « l’information honnête et indépendante » à Canal+. La chaîne le traîne alors en justice pour avoir rompu la clause de silence qui encadrait son départ.

Les travailleurs de la culture aussi sous pression de l’État

Outre la question de la concentration des acteurs du monde de la culture dans quelques mains fortunées, la question de la répression de l’État a aussi été portée aux devants de cette édition du Festival de Cannes. Un collectif d’organisations de travailleurs du secteur du spectacle a appelé, dans un communiqué diffusé à la veille de l’ouverture du Festival, à la fin du « criblage », une enquête administrative imposée par la loi et au terme de laquelle une personne peut se voir refuser l’accès à un événement, et perdre ainsi son emploi. Le communiqué signé notamment par la CGT Spectacle, Sous les écrans la dèche (collectif de travailleurs des festivals de cinémas), le Stucs (Syndicat de travailleurs unis de la culture et du spectacle), et Sud Culture, explique :

« Depuis 2016, la notion de “grand événement” est apparue dans le droit français. Derrière ce terme se cachent plusieurs dispositions sécuritaires et notamment le criblage qui donne, sous couvert de lutte antiterroriste, un pouvoir démesuré aux préfectures sur l’embauche des travailleur·euses. »

Depuis l’entrée en vigueur de la loi, des travailleurs du secteur du spectacle se voient ainsi régulièrement refuser l’accréditation qui leur permettrait d’accéder aux lieux où se déroule l’événement, et voient leur contrat rompu. Les enquêtes administratives entraînent la consultation d’une dizaine de fichiers, la plupart policiers : le TAJ (traitement des antécédents judiciaires, où avoir été suspect dans une affaire suffit à être inscrit), le FPR (fichier des personnes recherchées, avec les fameuses « fiches S »), le Pasp (un fichier très large comprenant des informations sur des personnes dont l’État pense qu’elles peuvent représenter une menace à la sécurité publique : militant, manifestant…).

Une travailleuse de l’évènementiel raconte avoir été exclue de la Semaine de la critique, un autre évènement de cinéma. La seule raison plausible est son engagement écologiste. Pourtant, elle assure dans son recours n’avoir « jamais participé à une seule action violente ou ayant porté atteinte à la sécurité des personnes, à la sécurité publique ou à la sûreté de l’État » et se présente comme « une militante pacifiste qui respecte l’État de droit ».

Côté gouvernement, Aurore Bergé, présente sur le tapis rouge alors qu’elle n’est pas ministre de la Culture mais ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, n’aura pas manqué de montrer le soutien de l’État français à son industrie du cinéma, à ses monopoles et à leurs méthodes.

La culture sous un rouleau-compresseur économique

Dans le monde de la culture, si la mobilisation politique peut valoir un blacklistage expéditif, la mobilisation économique aussi. Malgré les risques, cinq techniciens du secteur de la décoration se sont mis en grève pendant huit semaines, à l’automne 2025, sur le tournage de Quasimodo, prochain film de Jean-François Richet annoncé par Netflix. Mais les grèves restent rares dans ce milieu en France.

Pourtant, la situation économique du monde de la culture ne cesse de se détériorer. Les financements diminuent : en 2025, 290 films ont reçu l’agrément du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), soit 19 de moins qu’en 2024. Moins de productions, moins d’heures de tournages, et aussi de moins en moins de salariés : leur dans la production cinématographique ne cesse de diminuer d’après les chiffres de la Commission paritaire nationale pour l’emploi et la formation (qui regroupe les syndicats et organisations patronales du milieu du cinéma). Louise Rocabert, déléguée générale au Spiac-CGT (Syndicat des Professionels des Industries de l’Audiovisuel et du Cinéma CGT), explique que « les techniciens sont trop souvent considérés comme la variable d’ajustement des projets. Comme il y a de moins en moins d’argent, certaines productions choisissent de rogner sur les salaires des techniciens et de raccourcir les temps de préparation et de tournage. » Elle ajoute : « On observe une multiplication des conflits autour de la prise en compte et la durée du temps de travail, et de la rémunération. Ce qui était autrefois plus facilement négocié à l’amiable avec les producteurs devient plus difficile à obtenir. Des techniciens vont de plus en plus souvent aux prud’hommes. Et ce sont aussi plus souvent des groupes de techniciens qui se mobilisent et saisissent ensemble les prud’hommes. »

Les crises que traversent la culture ne sont que le reflet de la crise de l’impérialisme

Un comédien membre de la délégation générale du Syndicat français des artistes-interprètes (SFA-CGT), Joachim Salinger, résume en une phrase un malaise rampant dans le monde de la culture : « Un film n’a jamais été une utopie communiste. Mais les écarts de salaire, qui pouvaient être de un à dix à une époque, peuvent être bien plus colossaux désormais. »

Si le monde de la culture a longtemps rêvé d’échapper aux flux et reflux de la politique, la réalité ne peut que le rattraper aujourd’hui : la question de fond n’est plus question de résoudre des écarts de salaires, quand bien même la lutte économique est juste. L’art, même avec un grand A, ne peut pas se rêver en dehors du monde. Que les attaques sur la culture viennent de l’État, de Bolloré ou d’un autre monopole, que les crises soient politiques ou économiques, elles ne sont que le reflet d’un même système en crise. L’impérialisme est à bout de souffle et il ne peut permettre à la culture d’être libre et indépendante, les années à venir ne pourront que renforcer cette contradiction et la juste lutte des travailleurs de ce secteur.

La culture fait partie de la superstructure du capitalisme, particulièrement celle financée par les monopolistes et l’État. La vrai liberté créative, une réelle originalité des œuvres et un traitement juste des salariés des domaines artistiques ne pourront advenir que sous le socialisme.

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