Interview de la Coordination Nationale des CPES

Nous partageons une interview réalisée avec la Coordination Nationale des Comités Populaires d’Entraide et de Solidarité (CN-CPES). Aujourd’hui, les CPES sont présents dans de plus en plus de quartiers prolétaires en France. Elle continue à se développer pour créer un vaste mouvement de lutte et de résistance populaire national contre les bailleurs parasites, les plans de destructions de l’État, l’abandon généralisé des politiques publiques et toutes les injustices que subissent les quartiers de la classe ouvrière.

Bonjour camarades et merci pour ce temps que vous nous accordez. Pouvez vous vous présenter pour débuter ? À quelle occasion a été fondée la CN-CPES ?

Merci à vous. La coordination est récente, elle a été constituée le 7 décembre dernier, à Rennes. Il y avait la veille une grande marche pour marquer les dix ans du meurtre de Babacar Gueye, un jeune tué par la police dans le quartier de Maurepas. 10 ans plus tard, la vérité est toujours camouflée par l’État et le Collectif Vérité et Justice se bat toujours pour obtenir justice. Des membres des différents CPES ont donc pris part à cette marche, invités par les CPES de Rennes, et nous nous sommes retrouvés le lendemain pour le lancement de cette coordination.

Pour parler des CPES, nous sommes des collectifs de lutte qui s’organisent entre habitant-es et travailleur-ses dans les quartiers populaires. Ici, il y avait un enjeu à se coordonner, car c’est un modèle d’organisation qui fédère de plus en plus de monde un peu partout dans le pays. Ce qui devenait urgent, c’est de stopper la dynamique de travail dans l’isolement et de construire une dynamique pour se donner les moyens de lutter face aux plans de l’État qui eux, sont nationaux.

Concernant les CPES, dans quelles villes sont-ils présents ? Et depuis quand cela s’organise-t-il ?

Nous avons aujourd’hui 13 CPES, dans dix villes. Du nord au sud, cela donne : Lille avec le quartier de la Concorde, Saint-Denis et Aubervilliers en région parisienne, les quartiers de Villejean et Cleunay à Rennes, Malakoff à Nantes, Beaubreuil à Limoges, Croix Neyrat à Clermont, États-Unis et Mermoz à Lyon, Villeneuve à Grenoble, le Mirail à Toulouse, et enfin La Paillade à Montpellier.

Le premier CPES qui a été fondé est celui des États-Unis, en avril 2021, puis a suivi celui du Mirail, en décembre 2023. L’idée de départ était de créer un type d’organisation un peu inédit, qui mêle à la fois la lutte quotidienne sur des aspects de conditions de vie et de logement, notamment pour s’organiser face aux bailleurs et à la municipalité, mais aussi de s’entraider sur des problèmes du quotidien entre habitants, tout en voyant un peu plus loin en développant des liens avec le milieu associatif, les syndicats, d’autres collectifs de lutte, pour ne pas rester « enclavés » dans le quartier.

Dans ce sens, c’est assez différent d’une part des syndicats de résidents type CNL ou CLCV, même si nous pouvons travailler ensemble ; c’est aussi différent d’une association de solidarité qui ne mobilise pas les habitants pour lutter et engager un rapport de force pour gagner des améliorations. Aussi on se veut entièrement autonomes, on compte sur nos propre forces et les gens du quartier où on s’organise. C’est pour nous une garantie importante pour garder toute notre liberté d’action.

A l’origine, le nom CPES « Comité Populaire d’entraide et de Solidarité » est en lui même très politique. Il est tiré des CPSE « Comité Populaire de Solidarité et d’Entraide », forme d’organisation mise en place par le Parti Communiste clandestin au début de la Seconde Guerre mondiale, pour organiser le secours mutuel immédiat sur des aspects alimentaires, de santé d’hygiène, etc. au début de l’occupation allemande et pousser les gens à construire des liens de confiance solides pour préparer la résistance.

Le lien entre solidarité immédiate et résistance est intéressant. Vous considérez qu’il y a dans le fond une actualité toujours présente dans le fait de renforcer l’organisation des habitants sur des sujets concrets pour aller ensuite vers l’action politique en tant que telle ?

Tout à fait. Sur le fond, on lutte beaucoup sur le logement et l’urbanisme, car ce sont des sujets brûlants avec un parc national qui se dégrade depuis 30 ans. Nous payons des loyers depuis des années, parfois même au point d’avoir donné plus d’argent que la valeur du logement lui même, puis on se retrouve à vire dans des conditions ignobles. L’isolation, le chauffage, les nuisibles, etc. C’est très concret pour nous. En plus d’être désagréable, c’est dégradant et humiliant. Ça fait concrètement monter la colère.

Ce qu’on veut ici montrer en s’organisant, c’est qu’on défend un principe simple : « On vit ici, on décide ici ». Ça concerne aussi bien le logement que des sujets de vie de quartiers banals, comme la santé, l’éducation, les loisirs et liens entre habitants. Le cœur du problème, c’est qui décide, au bénéfice de qui. On se fait déjà voler au travail avec des salaires tout petits, alors la question du loyer, que ce soit pour un bailleur ou un propriétaire, c’est un double vol au final. La question centrale, ça reste toujours celle de savoir qui a le pouvoir.

C’est pour cette raison qu’on ne se bat pas pour « cogérer » les HLM ou intégrer les conseils citoyens où les mairies « de gauche » consultent les habitants pour se donner une bonne image. Ce que l’on veut à terme, c’est que les gens s’organisent pour décider chez eux, parce que c’est leur droit et que c’est de là que découlent l’ensemble des problèmes de la collectivité.

Derrière cette ambition, comment pensez vous résoudre la question de l’organisation collective ?

L’objectif que l’on a dans la forme d’organisation, c’est de parvenir à développer des modèles d’assemblées populaires qui fonctionnent. Aujourd’hui, on a déjà des expériences intéressantes de dizaines de gens du quartiers qui se réunissent et prennent des décisions ensemble dans des assemblées organisées par les CPES. Nous en sommes à nos débuts, donc cela reste concentré sur des enjeux de lutte locales, ou encore l’organisation de temps conviviaux de quartier, mais ce sont des expériences prometteuses.

La démocratie populaire, c’est quelque chose qui s’apprend. Quand on prend une décision, on se demande avec quels moyens on l’applique, on en fait ensuite le bilan, etc. Sur la forme, c’est aussi un enjeu qui se pose, pour intégrer un maximum d’habitants, malgré les horaires de travail, la question des enfants à garder, etc. Ce qui est positif, c’est qu’il y a toujours des réponses et que c’est en faisant qu’on apprend.

Pendant le mouvement du 10 septembre, nous avons eu nos premières expériences intéressantes d’assemblées de quartier qui ont concrètement décidé d’actions de protestation dans le cadre d’une mobilisation nationale. C’est comme ça qu’on a retrouvé à la fois des étudiants, des salariés, des retraités, ensemble pour bloquer un rond point ou un axe routier, puis manifester au cœur du quartier.

Les deux excellents exemples de ça sont la mobilisation au quartier des États-Unis, à Lyon, avec une immense manifestation populaire au cœur du quartier, aussi à Villejean à Rennes. Dans ce dernier quartier, le CPES a appelé à plusieurs Assemblées qui ont réunit des dizaines d’habitants et un lien a pu être fait pour la première fois entre les grévistes du CHU, les étudiants de Rennes 2 et les habitants et associations de la cité de Kennedy ; le tout forme les trois grands pôles du quartier.

Derrière cette question de contre pouvoir des habitants, on a le très bon exemple de la mobilisation des habitants de l’Alma-gare à Roubaix. A la suite d’années et d’années de luttes et de constructions du rapport de force, ce sont les habitants eux même qui ont décidé des plans de rénovations et de construction du quartier, géraient toutes les questions importantes et la vie sociale du quartier avec un système de réunions hebdomadaires. Ils ont fondé un « Atelier populaire d’urbanisme » (APU), qui était obligatoirement consulté par les urbanistes de la mairie, ainsi qu’une régie de quartier qui pouvait être mobilisée pour n’importe quel souci technique chez les habitants. Le lien entre la jeunesse, les travailleurs et les retraités était aussi au cœur de la dynamique de quartier, pour briser l’isolement et renforcer les solidarités. C’est une grande source d’inspiration pour nous.

Merci pour cet exposé qui va intéresser nos lecteurs, c’est très enrichissant. En effet, cette forme d’organisation avait convaincu notre journal lors de nos premières rencontres, nous avions encouragés nos lecteurs et soutiens à soutenir les lancements des comités d’habitants. Pouvez vous nous en dire plus sur la nécessité de lancer la coordination nationale aujourd’hui et quels objectifs se fixe-t-elle ?

Auparavant, il n’y avait pas de lien de communication entre les CPES. Cela se construisait par réseaux informels, sans lien régulier. L’intérêt de la coordination est d’organiser le partage d’expérience sur les méthodes d’organisation et de lutte.

Le but ici est de lancer un processus pour construire à terme une organisation nationale solide. On part ici du constat que même derrière les acteurs locaux, mairie et bailleurs, il y a des décideurs et surtout des financeurs (si on peut distinguer les deux) nationaux. La mobilisation à l’échelle locale ne suffit donc pas à gagner de grandes victoires, mais de petites améliorations.

Concernant le logement social et l’aménagement des quartiers dits « prioritaires », le grand décideur national est l’ANRU, l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine. C’est cette agence, directement supervisée par le ministère du logement, qui donne les budget pour le gros des rénovations et les bailleurs et collectivités dépendent de ses décisions. C’est donc une question de politique nationale.

La Coordination nous permet de se fixer un horizon vers de futures campagnes menées à l’échelle nationale sur les conditions de vie et de logement, cela sera un vrai levier que nous n’avions pas jusqu’à présent. Ce sera aussi une force de frappe qui décuplera notre action sur les autres sujets, comme cela aurait été utile dans le mouvement de septembre.

Enfin, on y voit déjà des aspects positifs, cela sort la tête du guidon des animateurs des différents CPES, qui se rencontrent depuis quelques mois et partagent leurs expériences de terrain. La conscience d’organisation et d’avoir tous les mêmes intérêts ne se limite plus aux voisins ou personnes que l’on croise tous les jours. Cela joue beaucoup sur l’état d’esprit général et ne présage que du bon !

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