A l’occasion de la commémoration du 54e anniversaire du massacre du Bloody Sunday, à Derry, La Cause du Peuple a pu s’entretenir avec des camarades de l’Action Anti-Impérialiste [Anti-Impérialist Action (AIA)], organisation socialiste et républicaine, luttant pour une Irlande entièrement libérée de l’occupation britannique et des intérêts impérialistes. Le 30 janvier 1972, 14 civils irlandais (dont 7 adolescents) avaient été abattus par les forces d’occupation britanniques.
Cause du peuple : Bonjour camarades et merci pour le temps que vous nous accordez aujourd’hui. Pourriez-vous présenter le travail d’Action Anti-Impérialiste Irlande ?
AIA : Oui. L’Action Anti-Impérialiste Irlande est une organisation de masse, populaire et socialiste, qui a été fondée en mars 2017, dans le but de reconstruire la lutte nationale de libération de l’Irlande et de promouvoir la révolution socialiste. Elle a été créée par des républicains chevronnés, qui ont pu prendre part à tous les aspects de la campagne qui a commencé en 1969, et aussi par une plus jeune génération, qui ne trouvait pas d’organisation capable de mener à bien la lutte en Irlande. Depuis 2017, nous avons développé nos structures à travers le pays et nous avons désormais environ 32 structures opérant à la fois dans les 6 comtés occupés [ndlr : les 6 comtés occupés forment ce que le Royaume-Uni appelle l’Irlande du nord] et dans les 26 comtés de l’État libre. En ce moment, nous sommes principalement occupés par 4 campagnes : évidemment la campagne de libération nationale, la campagne du logement, le soutien à la Palestine et aux luttes internationales, et l’anti-fascisme.
Ce sont certainement les campagnes clés en ce moment qui affectent le prolétariat en Irlande. Nous pensons que – en tant qu’État occupé et partitionné – la libération nationale doit être prioritaire dans la victoire contre l’impérialisme en Irlande, afin de résoudre nos contradictions.
Nous voyons l’Irlande à la fois comme une colonie et comme une semi-colonie. Nous la voyons comme une colonie directe de l’impérialisme britannique dans les 6 comtés occupés, et comme une semi-colonie des impérialismes britannique, nord-américain et européen dans les 26 autres comtés.
Dans les 26 comtés, nous sommes surtout attachés a construire une campagne contre l’OTAN et sa présence en Irlande. Nous pensons que c’est à travers cela que nous pouvons mobiliser les masses dans la lutte de libération nationale. Nous voyons aussi le logement comme quelque chose de très lié à la lutte de libération nationale, car l’offre de logements en Irlande est contrôlée par ce qu’on appelle des « fonds vautours impérialistes » extérieurs à l’Irlande, qui achètent le parc immobilier ou érigent des bâtiments qu’ils appellent des appartements « construits-pour-louer », qu’ils construisent en masse. Et puis bien entendu, certains multi-propriétaires propriétaires irlandais, qui en profitent pour augmenter artificiellement les loyers.
Donc nous voyons ça comme un point décisif de la lutte de libération nationale, notamment en conquérant le logement social universel que nous souhaitons voir en Irlande.
S’agissant de l’anti-fascisme, c’est une lutte clé en Irlande en ce moment, comme c’est le cas pour une grande partie de l’occident d’ailleurs. Le prolétariat doit faire cesser la montée du fascisme et de l’extrême droite. A l’Action Anti-Impérialiste, nous pensons qu’on ne peut pas débattre ou raisonner avec le fascisme : il doit être écrasé physiquement, et nous croyons que c’est un très fort enjeu pour les générations futures. Et enfin, nous voyons la lutte de libération nationale en Irlande comme faisant partie de la lutte internationale du prolétariat pour abattre l’impérialisme. Nous pensons que la Palestine est la section la plus avancée sur ce combat en ce moment, et nous avons mis beaucoup d’efforts ces 2 dernières années pour construire en mouvement en Irlande qui soutienne la résistance palestinienne. Ils mènent juste un combat légitime pour la libération nationale contre le sionisme et l’impérialisme. Voilà ce que nous faisons dans le pays. Nous essayons également de construire un travail communautaire, et à nous développer. Nous avons aussi une petite mais solide présence dans quelques universités en Irlande. Donc on essaie vraiment de principalement travailler dans le prolétariat, mais aussi un peu partout où nous le pouvons. C’est globalement la synthèse de notre travail.
Cause du Peuple : D’accord, merci. Quelle est votre analyse sur l’état actuel de la lutte en Irlande, que ce soit le nord ou le sud ?
AIA : Eh bien, l’Irlande, comme je l’ai déjà dit, est une colonie et une semi-colonie, donc il y a toujours principalement la lutte de libération nationale en cours depuis 850 ans. Parfois il s’agissait d’une lutte armée révolutionnaire, et d’autres fois c’était plus tranquille, ou bien c’était la naissance de la lutte révolutionnaire. Aujourd’hui, nous considérons que les forces révolutionnaires ont subi une défaite historique dans les années 90, aboutissant au traité entre l’impérialisme britannique, l’État libre et des sections du mouvement paysan républicain, Sinn Féin, le traité de Belfast, connu sous le nom d’accord du Vendredi Saint. Sinn Féin a rejoint l’administration coloniale dans les 6 comtés occupés et toutes les forces de police ont été renforcées pour une nouvelle génération.
Comme nous l’avons dit, ce fut une défaite historique qui a mené à la fragmentation du mouvement républicains en de nombreux petits groupes et factions, et nous sommes encore actuellement dans la période de reconstruction après ce qui a été une brillante stratégie britannique pour détruire et conquérir le mouvement.
Actuellement donc le républicanisme Irlandais reste fragmenté, mais nous cherchions un exemple comme celui de la Palestine, où la résistance à pu réunir le mouvement républicain. Mais même en tant que résistance fragmentée, il y a tout le temps des actes de résistance armée en Irlande. Les conditions permettant la lutte armée n’ont pas changées et ne changeront pas tant que l’occupation britannique n’aura pas pris fin. Nous croyons que le peuple Irlandais à le droit de continuer cette résistance et de gagner notre liberté par tous les moyens nécessaires. Pour autant, nous analysons que la nature de l’occupation en Irlande a largement évoluée depuis le début du conflit de 1969, et alors qu’à l’époque l’occupation britannique était la seule, nous devons maintenant traiter avec les impérialisme nord-américain et européen, surtout la menace de l’OTAN sur l’Irlande. Nous voyons évidemment l’OTAN comme faisant partie de l’occupation des 6 comtés, mais aussi comme expansionniste. L’OTAN a les 26 comtés de l’État libre dans son viseur, et il y a une véritable pression des britanniques, des américains et de toutes les forces de l’OTAN pour tenter de faire formellement rejoindre cette alliance aux 26 comtés. C’est une lutte que nous considérons comme décisive pour abattre l’impérialisme en Irlande.
Comme nous l’avons déjà évoqué, les autres domaines dans lesquels l’impérialisme a des effets majeurs en Irlande sont des choses comme le parc immobilier, mais aussi l’économie, puisque l’État libre est un paradis fiscal pour les multinationales étrangères, particulièrement pour la pharmaceutique, le capitalisme financier et les entreprises de la tech qui opèrent ici depuis des pays impérialistes. Les vautours de l’immobilier nord-américains, canadiens et britanniques opèrent ici aussi. Donc nous voyons vraiment l’Irlande comme une colonie et une semi-colonie, et nos luttes doivent s’y adapter, tout comme elles doivent s’adapter à la nouvelle génération.
Cause du Peuple : Merci. On voulait aussi avoir des précisions – comme vous avez mentionné l’OTAN – sur le rôle de l’impérialisme des États-Unis en Irlande en tant que semi-colonie.
AIA : L’impérialisme américain, depuis sa formation, entretient une longue relation avec l’establishement de l’État libre. La classe politique qui a trahi la révolution au début du 20ème siècle avait l’espoir de gagner le soutien de l’impérialisme américain pour la libération de l’Irlande, elle a mis beaucoup d’effort là-dedans, et voulais modeler le nouvel État Irlandais sur le capitalisme américain, et depuis, ils ont continué à adhérer très fortement. Vous savez, beaucoup de présidents américains se réclament d’un héritage irlandais et c’est quelque chose auquel l’État des 26 comtés est sensible. Ils amèneraient les plus gros capitalistes et les célébreraient sans porter attention à leurs crimes, mais en cachant qu’ils ont des ancêtres irlandais parce que c’est évidemment honteux. En tout cas, c’est le niveau d’impérialisme culturel qui existe entre l’Irlande et l’Amérique.
De façon plus importante, il y a une occupation militaire des USA en Irlande avec l’aéroport Shannon dans le comté de Clare, qui a été racheté par l’armée américaine en 2001 pour leur guerre en Irak et en Afghanistan. Il y a des flux quotidien de l’armée américaine à Shannon: ils déplacent des armes, des munitions et potentiellement ils ont transporté des gens à des sites de restitution via l’aéroport Shannon.
Ils portent ouvertement des armes à leurs uniformes dans les terminaux des aéroports, bien que ce ne soit supposément pas autorisé. C’est seulement récemment que l’État a reconnu ce point, pour la première fois de son histoire, qu’ils ont donné la permission aux USA de transporter des armes et des munitions à travers l’Irlande.
Dans les 6 comtés occupés aussi, les USA utilisent l’aéroport de Belfast Aldergrove pour une partie de leurs opérations, mais pas autant que l’aéroport Shannon. Il y a aussi beaucoup de petites entreprises irlandaises impliquées dans la manufacture de composants d’armes qui sont données à des entreprises américaines impérialistes.
Plus récemment, une nouvelle et secrète association de défense et de sécurité irlandaise est arrivée sur le marché irlandais, et elle est directement lié à Lockheed Martin [ndlr : entreprise US d’armement] et fait du lobby pour lui en Europe. Il y a donc des niveaux très clairs d’impérialisme américain ici. C’est les USA qui poussent principalement – tout comme les britanniques – pour que l’État rejoigne l’OTAN. D’ailleurs, l’armée américaine est venues secrètement plusieurs fois en Irlande récemment, pour entraîner l’armée de l’État libre aux renseignements et autres. Ils leurs ont aussi donné des consignes sur la manière d’améliorer certains départements de l’armée pour qu’ils puissent être acceptés dans l’OTAN.
Voilà principalement ce qu’on dit : l’impérialisme britannique est le premier impérialisme en Irlande, et les impérialistes américains opèrent ici et coopèrent avec les britanniques, qu’ils voient comme des alliés stratégiques par ailleurs, donc ils ne leur marchent pas trop sur les pieds.
Cause du Peuple : On voulait aussi des précisions sur le plan international. En France notamment, les gens voient le peuple Irlandais comme ami du peuple palestinien, au point d’apprécier l’État Irlandais. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre point de vue sur la relation entre les masses irlandaises et la lutte palestinienne ?
AIA : Je pense que c’est une question très importante parce que c’est une idée très fausse à l’extérieur de l’Irlande sur le soutien de l’État à la Palestine. Ce que nous pouvons dire pour sûr, c’est que le peuple irlandais des 32 comtés – mise à part les loyalistes – soutien massivement le peuple palestinien et son combat pour la liberté, qui a longtemps été vu comme une histoire commune de résistance contre un impérialisme étranger et un colonialisme séculaire dans nos pays respectifs. Il y a un fort lien de solidarité entre les mouvements républicains Irlandais et la résistance palestinienne, particulièrement depuis les années 60. Nous nous voyons comme à la fois comme un État occupé et partitionné, donc il y un réel sens commun de la lutte. C’est entré dans la psychologie irlandaise à grande échelle et si vous arrêtez n’importe qui dans la rue aujourd’hui, il sera toujours un peu soutient de la Palestine. Et parce que le soutien à la Palestine est si massif, il oblige les politiciens réformateurs et l’État à prendre une position qu’ils ne veulent pas prendre, mais qu’ils savent nécessaire pour maintenir leurs sièges et rester au pouvoir. Les administrations de l’État libre, Fine Gael et Fianna Fáil, sont très pro-impérialistes. Historiquement, Fine Gael est pro-impérialisme britanniques et Fianna Fáil pro-impérialisme américain, mais ils sont tous deux obligés, grâce au niveau de soutien parmi le peuple, de pousser pour la reconnaissance de l’État Palestinien, de rejoindre l’affaire contre les sionistes à la cour international de justice et de pousser pour la fin du génocide en Palestine à l’ONU. Mais il est facile de voir leur hypocrisie là-dessus parce que, pendant longtemps, un député de l’État libre a tenté de faire passer une loi qui bannirait le commerce et l’importation de biens des colonies illégales en Palestine, mais ils ont continuellement bloqué cette loi. Aussi, très récemment, il y a eu une initiative visant à inviter des jeunes palestiniens en Irlande dans le cadre d’un événement pour la Palestine et leurs visas ont été obstrués par l’État libre sous prétexte qu’ils ne repartiraient pas, qu’ils viendraient et resteraient comme réfugiés et s’installerait avec cette position.
Donc il y a vraiment un soutien de la part des masses irlandaises et une connexion entre elles et les masses palestiniennes qui force les réformistes et les politiciens à prendre cette position, mais ça n’est que surface.
C’est la même chose avec les groupes réformistes, comme Sinn Féin, qui disent supporter la Palestine, mais en réalité ils supportent l’apartheid des palestiniens et ils collaborent, comme nous le savons, avec les sionistes, parce que leur situation est similaire à celle de l’apartheid palestinien et qu’ils collaborent avec l’occupation britannique. Donc c’est nécessairement… Oui, ils soutiennent la fin du génocide, ce qui ne veut pas dire que l’État soutien la résistance.
Cause du Peuple : Et enfin, nous avons été témoins du fait que vos activité subissaient beaucoup de répression en Irlande, est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur la répression à laquelle vous faites face, la façon dont elle fonctionne et le rôle de la solidarité anti-répression ?
AIA : Il y a beaucoup de répression contre les républicains révolutionnaires en Irlande et ce, depuis longtemps, mais même quand l’État libre a été fondé et le pays partitionné, il y avait des institutions spécifiques pour supprimer les forces de résistances républicaines – des cours martiales, que j’appelle institutions spécifiques, mais qui sont appelées cours pénales et qui sont des tribunaux sans jury. Et dans les 6 comtés c’est la même chose, il y a des tribunaux sans jury et ils ont des pouvoirs spéciaux qu’il utilisent en premier lieu contre les républicains. Donc cela concerne tous les aspects de nos campagnes actuelles. Quand nous prenons part à une campagne, quelle soit anti-OTAN ou pro-palestinienne, nous sommes sous la surveillance d’une police politique – connue sous le nom de services spéciaux – qui accumule des renseignements sur nos membres et nos soutiens, et qui les utilisent ensuite pour perquisitionner les maisons ou arrêter les gens dans les manifestation.
Il y a aussi une forte augmentation de la violence utilisée directement contre les contestations, en particulier avec l’utilisation de sprays au poivre, qui étaient rares jusqu’à présent et sont devenus la norme, que ce soit aux événements anti-OTAN ou pro-Palestine. C’est le niveau de répression ouverte auquel nous faisons face lors de nos manifestations, avec des participants qui sont arrêtés et emmenés au tribunal seulement pour avoir des accusations politiques, de fausses accusations, qui sont abandonnées.
Mais il y aussi un deuxième niveau de répression contre nos membres : dans la mesure où nous sommes un mouvement de libération national, nos membres sont constamment sous la surveillance de la police politique (le MI5 pour le nord et les services spéciaux pour le sud) et il arrive que certaines personnes soient empêchées de vivre leur vie, elles sont suivies au travail, on dit a leur employeurs qu’elles sont subversives et qu’elles ne devraient pas travailler pour eux. Vous savez, les gens pourraient être arrêtés et des charges retenues contre eux pour vouloir la chute de l’impérialisme et de l’État ici. Et c’est très important, lorsque ces arrestations ou perquisitions ont lieu, que la solidarité internationale soit mobilisée, parce que l’État essaie de nous faire taire à propos de tout ça, mais quand les gens le mettent en avant au travers le monde, ça fait du bien au moral des camarades et ça embarrasse les États britannique et irlandais.
Cause du Peuple : Merci à vous camarades.




