Il y a une semaine, l’annonce de la mort de Lionel Jospin n’a laissé personne indifférent dans la classe politique française. À la demande du Parti Socialiste, Lionel Jospin a eu droit à un « hommage de la nation » aux Invalides, ce jeudi, avec un discours élogieux du Président de la République, devant un parterre de personnalités, anciens ministres, premiers ministres et politiciens divers. De « gauche » comme de droite, jusqu’au Rassemblement National, l’hommage est unanime : tous reconnaissent dans Lionel Jospin l’un des derniers « grands » capitaine du paquebot France, qui a conduit la barre de l’agenda réactionnaire sous vernis « progressiste ».
Outre la bataille pour la direction de trois segments de la politique bourgeoise, qu’ont en commun un Emmanuel Macron, un François Hollande et un Jean-Luc Mélenchon ? Ils ont tout trois été membres du Parti Socialiste au même moment et revendiquent aujourd’hui une part de l’héritage de Lionel Jospin. La jeune génération ne mesure peut être pas l’impact de la direction de Lionel Jospin sur la grande faillite que connaissent les appareil partisans opportunistes et la crise politique en cours. Nous allons ici en démêler quelques aspects.

Lionel Jospin, c’est celui que certains voulaient voir devenir président de la République en mai 2002, après avoir dirigé le gouvernement pendant 5 ans, à la tête de la coalition de la « gauche plurielle ». Cette coalition, largement dominée par l’appareil du Parti « socialiste », était en fait l’expression d’une « gauche » parlementaire sur la défensive, cherchant à redéfinir les rapports de forces au sein de la sphère opportuniste, avec notamment l’émergence des revendications écologistes, tout en recyclant le potentiel du vieil appareil révisionniste en putréfaction. C’est là l’aspect essentiel de ce moment politique : maintenir une option apparente de « progrès » dans le jeu électoral, tout en répondant aux nécessités de restructurations imposées par la grande bourgeoisie française, dans le sillage de la faillite du révisionnisme et de la dislocation de l’URSS.
Le digne héritier de François Mitterrand
« Comme d’autres de son époque, [Lionel Jospin] balança le temps de sa jeunesse entre diplomatie et enseignement, évolution et réforme, trotskisme et socialisme, avant de choisir avec force et résolution, en digne héritier de Jaurès et de Bloom, d’emprunter le chemin ouvert par François Mitterrand. […] Lionel Jospin fût de cette génération qui accompagna, tout au long des années 1970, le Premier secrétaire d’un Parti Socialiste renouvelé depuis le Congrès d’Épinay1. »
Par ces mots, Emmanuel Macron tire le fil de la construction politique qui amena Lionel Jospin jusqu’à la tête du gouvernement, en 1997. Les années 1960 sont marquées, de notre point de vue, par la transformation définitive de notre Parti Communiste, parti dirigeant du prolétariat de France, en son contraire : un agent de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière organisée, au service de l’ordre réactionnaire. La nature de la contradiction entre le PCF et le reste de la « gauche » est dès lors devenue une contradiction interne à la politique bourgeoise. Cette transformation profonde, c’est la base nécessaire à l’unité bureaucratique scellée entre PCF, PS et Parti Radical pour la conquête du pouvoir, derrière la candidature de François Mitterrand (dès 1965) et le « programme commun », signé en 1972.
Pour ces appareils, l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 est synonyme d’une nouvelle gloire, de nouveaux mandats, de dépoussiérage général. Pour la grande bourgeoisie, c’est un moment nécessaire pour faire rentrer le pays dans le rang et ramener enfin l’ordre après la très contestataire décennie 1970, ouverte par la Révolte de Mai-juin 1968. Comme toujours, l’impérialisme tente de résoudre ses contradictions, ici via le jeu démocratique, entre ses nécessités d’expansions et le maintien de l’ordre. François Mitterrand a été sur ce point le meilleur leader des grands monopoles, assurant une grande pacification, notamment via l’intégration à l’État de pans entiers de la société organisée, jusqu’alors relativement autonomes, en particulier les milieux associatifs et syndicaux. Sur le plan extérieur à la métropole, c’est sous sa présidence que sont maintenu et renforcés les réseaux de la françafrique et la domination des dernières colonies. Durant ce temps, c’est Lionel Jospin qui, en digne héritier, assume la direction du Parti Socialiste.
L’héritage de François Mitterrand est sûrement une question lointaine, mais, lié à celui de Lionel Jospin, elle est importante pour comprendre le dénombrement de courbettes auquel nous avons assisté la semaine dernière. Il a été le président pour lequel le Parti Communiste a renoncé à son autonomie, il a aussi été le point de ralliement de nombre de militants « gauchistes » renégats de la vague ouverte par 1968. Il est un point de repaire indéboulonnable du leader prétendument « radical » de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, qui voit toujours en lui un maître à penser. Ce n’est pas pour rien si Mélenchon a fait des siennes pour se faire inviter à l’hommage de ce jeudi, tant il est bon de capitaliser sur les illusions de bons souvenir de ce que Manuel Bompard a décrit comme la « dernière expérience d’une gauche offensive au pouvoir »2.
« L’État ne peut pas tout »
Qu’en est-il donc du bilan de cette gauche « offensive » qu’a dirigé Lionel Jospin ? Comme souvent dans la course électorale, les promesses ont été nombreuses. Dans ce qu’en retiennent les nostalgiques, on a le PACS, la CMU, les 35h, la parité dans les conseils municipaux, aussi la fameuse « police de proximité ». Comment alors expliquer le « traumatisme » du 21 avril 2002, où Jospin s’est fait doublé par Le Pen ? En réalité, dans le fil de la politique bourgeoise, les deux hommes ont un parcours en miroir, qui permet de comprendre à quelles nécessités répond, au fil des décennies, la grande dramaturgie du théâtre de la politique bourgeoise. Ainsi, lorsque Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale, en février 1997, PS et PCF signent une déclaration commune en vue des élections législatives. Ils raflent la majorité des suffrages avec quatre principaux points d’accords : 1) la défense des services publics, 2) l’arrêt des privatisations d’entreprises publiques, 3) la baisse du temps de travail, 4) l’arrêt de la « politique libérale » dans la construction européenne.
Une fois nommé Premier ministre, Lionel Jospin forme son gouvernement avec le PCF, les Verts et Radicaux. A rebours des promesses, il est finalement le Premier ministre qui aura le plus privatisé de l’histoire de France, ouvrant au capital privé des dizaine d’entreprises d’État, parmi lesquelles France Télécom, Air France ou Thomson Multimédia, CIC, RMC, etc. Dans la même veine, c’est sous son gouvernement qu’une partie des grands monopoles accélèrent la restructuration de l’économie via les délocalisations et les « licenciements boursiers », qui choquent l’opinion. Le cas de la société Michelin est emblématique : en septembre 1999, le groupe a publié des bénéfices semestriels en hausse de 20 %, pour annoncer dans le même temps la suppression de 7500 emplois. Le lendemain, le cours de bourse de l’action Michelin avait augmenté de 12 %. De la même manière, Jospin avait promis pendant la campagne de stopper la fermeture de l’usine Renault de Vilvorde, en Belgique, participant même à une manifestation de soutien à Bruxelles. Malgré le fait que Renault soit un groupe public, là aussi le gouvernement n’a pas tenu sa promesse, laissant 3100 ouvriers sur le carreau.
Que dire alors de la fameuse loi sur les 35 heures ? En réalité, la politique du « laisser faire » à propos des plans de licenciements va de pair avec cette réforme. Faussement sociale, la réforme des 35 heures devait initialement assurer aux salariés une baisse du temps de travail avec un maintien du salaire pour créer plus d’emplois, soit « 35 heures payées 39 ». Dans les faits, cette réforme est en grande partie un cadeau fait au patronat sur plusieurs aspects. Tout d’abord, et c’est le point central, les 35 heures offrent plus de flexibilité sur l’aménagement des horaires des salariés, le total des heures étant calculé annuellement et les « heures supplémentaires » pouvant être soit payées soit récupérées. Par cela, le patronat réalise le vieux rêve d’aménager la vie des travailleurs en fonction des besoins de la production, sans nécessairement embaucher plus de monde. D’autre part, les accords peuvent être signés dans chaque branche, parfois chaque entreprise, offrant un cadre de négociation défavorable aux salariés. Par exemple, dans la métallurgie, le patronat a signé un accord n’impliquant aucune création d’emplois avec trois syndicats minoritaires, FO, la CFE-CGC et la CFTC, contesté par la CGT et la CFDT. C’est ce qu’expliquait ici Daniel Sanchez, alors secrétaire-général de la Fédération CGT des travailleurs de la Métallurgie :
« Le contenu de la loi reste à des kilomètres de ce que souhaite la CGT. Ce n’est pas une loi assez ferme et les patrons vont pouvoir l’utiliser à leur propres fins car elle leur permet d’intervenir à la baisse. Elle ouvre la porte à la flexibilité, notamment avec l’annualisation du temps de travail. Un patron pourra faire travailler selon ses besoins un employé jusqu’à 60 heures une semaine et 15 heures l’autre sans permettre la création d’emploi. Le temps de travail n’est pas calculé à la semaine mais plutôt sur l’année et il ne peut excéder 1600 heures par an. C’est pourquoi nous revendiquons une loi plus vigoureuse. »
Finalement, la loi sur les 35 heures a offert plus de garanties au patronat qu’aux travailleurs, avec une augmentation des gains de productivité, sans grande compensation pour les salariés, en terme de hausses de salaires ou de création de postes. C’est ainsi qu’au cours du mandat de la « gauche plurielle », on a assisté à un camouflage généralisé des chiffres du chômage, par une hausse du nombre de radiations à l’Agence Nationale pour l’Emploi (ancien France Travail), et du nombre de RMIstes (ancien RSA), comme des emplois précaires, en CDD et temps partiels. La politique budgétaire est allé de pair : sous prétexte « d’aide aux entreprises » pour le maintien et la création d’emplois avec la réforme des 35 heures, les milliards ont été financés par les privatisations massives.
Nous pourrions en dire beaucoup sur les services rendu par le gouvernement de la « gauche plurielle » aux plans de restructuration de l’impérialisme français. Tout d’abord, c’est son gouvernement qui acte le maintient de la Kanaky (Nouvelle-Calédonie) dans le giron colonial français, avec la signature des Accords de Nouméa en 1998, après avoir maté la révolte Kanak. A propos de la répression et de la prévention des révoltes, sa « police de proximité » s’accompagne d’une poursuite des plans de politique urbaine visant à domestiquer le prolétariat des « quartiers prioritaires », annonçant l’explosion des révoltes urbaines de 2005. Le bilan des morts de la police de la « gauche plurielle » n’a d’ailleurs rien à envier à celui de Sarkozy : 53 morts en cinq ans. Concernant le cœur de l’État, c’est aussi la « gauche plurielle » qui porte le référendum sur le quinquennat présidentiel, renforçant dorénavant considérablement l’exécutif français autour de son « chef de guerre », au détriment du parlement. En Europe, au delà des privatisations et délocalisations, la poursuite de la construction de l’alliance impérialiste et la mise en place de la monnaie unique a largement renforcé les liens semi-coloniaux de domination sur les États de l’est. Ainsi, le gouvernement Jospin a, main dans la main avec l’impérialisme allemand, préparé le cinquième élargissement de l’UE, à dix nouveaux pays, effectif en 2004 et 2007.
En l’an 2000, interpellé face à la politique de licenciements du groupe Michelin, Lionel Jospin a cette formule choc, qui finit d’enterrer tout espoir d’une politique populaire mené par la « gauche plurielle » : « l’État ne peut pas tout ». Sur le même dossier, il avait déjà rappelé l’année précédente qu’il « ne faut pas attendre tout de l’État et du gouvernement ». Cet aveu d’impuissance, c’est celui de l’ensemble de la gauche parlementaire bourgeoisie : l’incapacité de conjuguer aspirations populaires et exercice du pouvoir dans l’État des monopoles impérialistes. C’est avec ce bilan que s’ouvre la crise du 21 avril 2002 et le début de la faillite du bipartisme. Ce bilan de « milles tendances de radicalisme » anti-ouvrier, il est aujourd’hui partagé, assumé et revendiqué par l’ensemble de la classe politicarde de « gauche » qui se prépare pour l’élection présidentielle de 2027. De la France Insoumise aux Macronistes, en passant par les Verts et le PCF, tous en sont comptables.
Ce mythe d’une gauche impuissante, nous le connaissons tous les jours. A tous les échelons de l’État, il y a des élus de partis politiques « de gauche » qui ne veulent pas et ne peuvent pas appliquer le seul programme viable pour le salut commun – le programme de transition socialiste. Pas besoin de regarder plus loin que les centaines de mairies PS, PCF, EELV et maintenant nous le verrons bientôt d’ici quelques mois quand les faux espoirs placé derrière les élus LFI voleront aussi en éclat. Pour expliquer leurs échecs, leurs réponse finale est et restera toujours la même, « l’impuissance » face à l’échelon étatique du dessus. Les Mitterrand, les Jospin et les Mélenchon sont assujetti au cadre bourgeois qu’ils refusent de dépasser en renforçant consciemment l’État bourgeois, car au fond, tant que les monopoles ne seront pas expropriés et la production socialisée, chaque politique pro-peuple sera suivi de 10 politiques anti-peuple.
1Le Congrès d’Épinay marque la naissance du « Parti Socialiste » moderne, succédant à la SFIO. Il initie une stratégie d’alliance avec le PC révisionniste au détriment du centre pour profiter de son influence, sous la nouvelle direction de François Mitterrand.
2Manuel Bompard chez France Info, à propos du gouvernement Jospin, le vendredi 27 mars.


