Il y a 90 ans s’organisaient les jeunes femmes communistes

À la suite des défilés du 8 Mars et en perspective de l’organisation du Congrès pour la reconstitution de la Jeunesse Communiste, qui se déroulera à Paris du 3 au 6 avril, nous publions cet article historique qui revient sur l’histoire de l’Union des Jeunes Filles de France (UJFF).

« Non ! Nous ne voulons pas de la souillure du fascisme. Nous savons que la conquête du bonheur est pour la femme lié à son libre épanouissement dans la société, que cet épanouissement est une condition nécessaire du développement du progrès social. Aussi suivons-vous avec intérêt et sympathie les efforts magnifiques de la Russie nouvelle. »1

Il y a 90 ans, en mars 1936, les jeunes femmes communistes de France s’organisaient pour la première fois, en tant que telle. Le projet de fondation d’une organisation féminine de jeunesse communiste avait été abordé dès l’été 1935, entre Maurice Thorez, Secrétaire général du Parti Communiste et Danielle Casanova, dirigeante prometteuse de la Jeunesse Communiste (FJCF2).

Les femmes de la Jeunesse Communiste

C’est à l’occasion du huitième Congrès de la JC, qui se tient à Marseille, du 18 au 20 mars 1936, qu’une première conférence féminine est organisée. Danielle Casanova, nouvellement élue au Secrétariat national de la JC, devient « Secrétaire des jeunes filles communistes ». Jeune femme corse, venue à Paris pour y suivre des études de médecine, Danielle Casanova a intégré la Jeunesse Communiste en 1928. Elle et Jeannette Vermeersch sont alors les deux seules femmes membres du Comité nationale de la JC, l’ayant intégrées en 19323.

Quelques semaines plus tard, le 24 mai 1936, est organisée une grande manifestation commémorative de la Commune de Paris, réunissant presque 600 000 personnes, montant au mûr des fédérés avec leurs bouquets d’églantine et leurs œillets rouges. Un premier cortège féminin y défile, au nom de  « l’Union des Jeunes Filles Communistes ». Nous sommes 20 jours après la victoire électorale du Front populaire. Les grèves commencent à prendre forme et un vent d’optimisme vient gonfler les rangs des organisations révolutionnaires et démocratiques. C’est à cette occasion qu’est édité le premier numéro mensuel du journal Jeunes Filles de France.

Manifestation de femmes communistes à Paris, le 30 mai 1936.

La Jeunesse communiste est à son apogée, avec un nombre d’adhérents en hausse exponentielle. Les JC étaient 4 000 en février 1934. En janvier 1935, ils sont 12 000, puis 23 000 en juillet, enfin 30 000 en décembre. Le huitième congrès des JC a comme tâche d’assurer l’incorporation de ces nouvelles troupes, tout en construisant son hégémonie sur la jeunesse antifasciste et démocratique.

La JC devient une organisation de masse qui, dans l’esprit Marxiste-Léniniste, organise la vie sociale de la jeunesse et ses combats, sur des mots d’ordres anti-impérialistes et antifascistes. Partout en France, les JC ouvrent des Foyers éducatifs et distractifs de la jeunesse, comprenant des bibliothèques, des instruments de musique, des jeux, etc. Ce sont des lieux de rencontre, mais aussi de discussions politiques liées aux problèmes quotidiens de la jeunesse.

Avec la force du Front populaire, en quelques mois, ce sont des centaines de jeunes femmes qui rejoignent la Jeunesse Communiste, confortant une première assise féminine à l’organisation. Jusque là tenues à l’écart des organisations politiques, la majorité des jeunes femmes sont toujours soumises à une forme de chaperonnage familial et peu à l’aise dans cette organisation très masculine, freinant leur intégration. L’organisation mixte est alors analysée par Danielle Casanova comme « le plus grand obstacle » au rassemblement de la jeunesse féminine.

La constitution de l’UJFF

Le 26 décembre 1936, après plusieurs mois d’efforts, s’ouvre enfin à Paris le Congrès constitutif de l’Union des Jeunes Filles de France (UJFF). L’organisation compte 10 000 adhérentes, représentées par 600 déléguées. L’UJFF organise dès sa fondation plus de 350 foyers de jeunes femmes, dont 155 dans le département de la Seine. Le congrès est salué par la Dolorès Ibarruri, dirigeante basque du Parti communiste d’Espagne, qui leur adresse une lettre : « Jeunes amies, sous aucun prétexte il ne faut mettre d’obstacles à l’union de toutes les forces démocratiques capables de lutter contre l’ennemi commun, le fascisme. ».

Les enjeux du Congrès constitutifs de l’UJFF sont clairement exposés dans les rapports présentés : Revendications des droits au travail, aux loisirs, au sport, à la santé, à la culture et à l’instruction ; lutte contre les taudis et pour un foyer décent ; combat antifasciste et défense de la République espagnole ; organisation des jeunes ouvrières sous payées, des chômeuses et des paysannes, etc. Le rôle de Danielle Casanova dans la formulation de sa ligne politique et organisationnelle a été central.

Grande fierté pour les jeunes femmes, l’organisation est placée sous la présidence d’honneur de la grande reporter Andrée Viollis, compagne de route du Parti communiste. La journaliste a connu un très grand succès pour sa couverture fidèle de la Russie Socialiste, mais aussi pour ses articles dénonçant des crimes coloniaux du Royaume-uni et de la France en Inde et en Indochine4.

Andrée Viollis, Présidente d’honneur de l’UJFF, ici en 1933

Danielle Casanova, qui a 27 ans, est élue Secrétaire générale de l’UJFF. Elle avait exposé sa vision de l’organisation dès la conférence de Marseille : « Nos foyers doivent avoir, parmi leurs adhérentes et leurs dirigeantes, des jeunes filles socialistes, des jeunes filles républicaines. Elles sont nos amies les plus proches. Comme nous, elles ont foi dans le monde nouveau duquel seraient bannis à jamais l’exploitation et l’esclavage des femmes. […] Au début, quelques-unes d’entre-nous se sont demandées si ce n’était pas tourner le dos à nos principes que de vouloir organiser séparément les jeunes filles. Disons franchement qu’une organisation mixte ne nous permettait pas un bien large recrutement. [Les jeunes filles] seront demain des militantes capables, s’éduquant aux meilleures sources de notre doctrine marxiste-léniniste. »

Les jeunes femmes au service du peuple

La principale activité de l’UJFF est l’animation de leurs Foyers éducatifs. Ces derniers sont compris comme des lieux d’organisation et d’élévation mutuelle, où l’on se prépare pour prendre toute sa place dans le syndicat, où l’on trouve de l’assistance quand les vivres manquent pour le foyer, où l’on conjugue entraide et combat de classe. Idéalement, ces foyers sont aussi non mixtes et non partagés avec les jeunes hommes, notamment pour rassurer les familles, qui laissent plus facilement les jeunes filles y aller seules.

Colette Jobard présente ici son foyer de Courbevoie-La-Garenne, qui était fréquenté par 120 jeunes filles : « C’était de jeunes ouvrières. […] Pour elles, ce foyer de jeunes filles a représenté beaucoup de choses. On s’efforçait à la fois d’élever leur conscience politique, mais aussi en même temps de leur apporter sur le plan matériel des distractions ; nous organisions des bals, des sorties champêtres, des spectacles. Nous avions un local de deux pièces dont nous payions nous-même le loyer et que nous avions installé pour y tenir des réunions et toutes sortes d’activités. […] nous donnions des cours de français pour les perfectionner, des cours de dactylo, de couture, de tricot, etc. ».

L’organisation se consolide dans les mois qui suivent sa fondation, mêlant activités politiques et sociales. L’année 1937, elle enregistre 18 165 adhérentes et 798 foyers. Au printemps 1939, elle frôle les 20 000 adhérentes. Le journal Jeunes Filles de France tire alors à 30 000 exemplaires par semaine. Dans la campagne de soutien aux républicains dans la guerre d’Espagne, l’UJFF est à la pointe de la mobilisation des foyers ouvriers. L’organisation participe aux levées de fonds et organise de grandes collectes de lait pour les enfants espagnols. Elle ouvre aussi un dispensaire à Madrid pour venir en aide aux brigadistes blessés. Depuis la France, elle propose d’organiser des parrainages de jeunes volontaires pour les soutenir eux et leurs familles.

Pour le mouvement communiste et sa jeunesse féminine, la fondation de l’UJFF est un grand succès. Dissoute moins de trois ans après sa fondation, avec l’ensemble des organisations liées au Parti communiste, l’expérience de lutte de l’UJFF est relativement brève et pourtant très riche. L’UJFF a touché une partie jusque-là isolée du cœur de la classe. Les milliers de membres, les centaines de militantes et les dizaines de nouvelles cadres, forgées dans l’UJFF, sont autant de femmes nouvellement organisées, acquises à la lutte antifasciste, voir à la Révolution socialiste.

L’importance historique de l’expérience de l’UJFF se confirme incontestablement dans la contribution de ses grandes héroïnes à la Résistance communiste des années suivantes. Danielle Casanova y organise les premiers réseaux de résistance pour l’initiation de la lutte armée, notamment auprès des cercles d’intellectuels, de femmes et de jeunesse. Elle est arrêtée en février 1942 alors qu’elle devait ravitailler Georges et Maï Politzer, à Paris. Le 9 mai 1943, elle meurt du typhus à Auschwitz, qu’elle avait contracté en soignant ses camarades malades. A ses côtés, deux autres membres de la direction nationale de l’UJFF donnent leur vie dans la guerre antifasciste : Rose Blanc1, arrêtée en mars 1942 alors qu’elle était chargée des liaisons des organisations du Parti en zone Sud-Ouest ; et Francine Fromond2, fusillée en août 1944 après avoir supervisé des activités clandestines dans toute l’Europe de l’ouest.

1Rapport de Danielle Casanova présenté au Congrès constitutif de l’UJFF, le 26 décembre 1936.

2La Fédération des Jeunesses Communistes de France est fondée en 1920, deux mois avant le Parti Communiste de France.

3L’unique femme qui avait été membre de la direction des JC avant leur intégration était Marie Wacziarg (Rosa Michel), parmi les 13 membres du Comité national élu au Congrès de 1920.

4En 1927, Andrée Viollis publie son grand reportage « Seule en Russie de la Baltique à la Caspienne », pour les 10 ans de la révolution russe. Elle publie « Indochine S.O.S » en 1935 après un périple de plusieurs mois à documenter les horreurs de la politique coloniale. A cette occasion, elle rencontre et se lie d’amitié avec Hô Chi Minh. Pendant l’occupation, elle met sa plume au service de la propagande du Parti Communiste, qui publie clandestinement son essai « Le racisme hitlérien : machine de guerre contre la France », en décembre 1943.


  1. Rose Blanc (1919-1943) : Rose Blanc, dite « Rosette », adhère à la JC en 1935, à Perpignan, à l’âge de 16 ans. Elle intègre rapidement la direction départementale des JC des Pyrénées orientales, puis devient la dirigeante locale de l’UJFF. Elle intègre la direction nationale de l’UJFF et à ce titre le Comité national des JC, devenant une proche camarade de Danielle Casanova. Au début de l’année 1940, elle assure des liaisons entre les organisations du Parti dans toute la zone sud-ouest, missionnée par Danielle Casanova. Arrêtée par la police française en mars 1942, elle est incarcérée à la prison de la santé, puis au fort de Romainville avec beaucoup de ses camarades. Elle est finalement déportée à Auschwitz où elle meurt du typhus le 15 mars 1943. ↩︎

  2. Francine Fromond (1917-1944) : Francine Fromond côtoie très tôt le mouvement communiste en Seine-Saint-Denis et adhère en septembre en 1933 à la Jeunesse Communiste, à l’âge de 15 ans. En novembre 1935, elle entre à l’École léniniste internationale pour y suivre une formation théorique et pratique, en particulier dans le domaine des liaisons par radio. Elle devient ensuite dirigeante de l’UJFF, membre du CN de la JC et participe en secret à la lutte clandestine de soutien aux républicains espagnols, notamment aux réfugiés, pour le compte de l’Internationale Communiste. Entre 1936 et 1939, elle est employée par l’Internationale Communiste au secrétariat du communiste italien Giulio Ceretti, pour participer à des missions secrètes, notamment lorsqu’elle s’organise pour voler des documents d’information sur le transport maritime d’armes auprès de la compagnie France-Navigation. A partir de septembre 1939 et l’interdiction du PC, elle est agent de liaison et travaille avec Eugen Fried, le délégué permanent de l’IC auprès du PC en France, pour la coordination des activités clandestines en Europe de l’ouest. Elle réside en Belgique, puis au Danemark. Arrêtée par les allemands en mai 1940, elle est libérée sur intervention de la diplomatie soviétique et expulsée en URSS. Elle y travaille pour le compte du Comité Exécutif de l’IC, puis est envoyée clandestinement en France pour coordonner l’activité de la résistance en zone sud, en liaison avec l’IC. Elle est arrêtée le 30 juillet 1943 et livrée aux allemands. Après avoir été soumise à la torture, elle est condamnée à mort pour espionnage et fusillée le 5 août 1944, à 26 ans. ↩︎

Voir aussi

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